‹ Anthinea; d'Athènes à FlorenceChapitre 29 sur 34 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

intermèdes. — la mort de m. txu&0upis l'état grec

Ces jours-ci, les concours se donnaient au vélodrome du Nouveau Phalèrc et au champ de tir aménagé non loin de Phalère le Vieux. Il est fort agréable d'aller prendre l'air de la mer en ces divers endroits. Si je n'y reviens pas chaque jour, c'est uniquement qu'il me fâche de revoir les Propylées et les autres colonnades de l'Acropole dessinés dans le ciel entre deux pavillons chinois.

Mais tournons le dos à la terre. Phalère et, plus encore, le Pire e ont le charme des petits ports construits en avant des grandes villes maritimes, et réduits aux fonctions d'entrepôts, d'arsenaux ou de magasins. Le mouvement particulier à l'étrange monde marin répand dans ces escales une turbulence inouïe. Les mâts prêts à s'enfuir qui oscillent dans l'air plus pâle, les cheminées qui fument, les coques qui halètent, les sillages croisés des calques aux rouges voiles, les caisses des changeurs, leurs médailles brillant sous la vitre au fond des sébillcs, les cordages roulés, les ancres hors d'usage ensablées à mi-corps et dont l'épais goudron pleure son parfum au soleil, les sacs, les caisses, les ballots trempés d'une acre odeur de raisin, d'épice et d'orange : ce qui ne fait que d'arriver et ce qu'on

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exporte, ce qui fera ïe tour du monde et ce qu'on livrera ce soir, les éléments et leurs fantômes, le corps solide et l'âme errante de ce paysage trop familier ne peuvent reparaître un moment devant moi sans être un objet de désir et, bien que visiteur acharné aux ruines d'Athènes, les propositions de voyage qui s'élèvent ainsi de la face de l'eau me communiquent un étourdissement délicieux. Un plant de cassie marseillaise trouvé dans un jardin public avait accru mon trouble. Il me fallut faire effort pour m'en délivrer.

Traversant le théâtre du Pirée, songeant aux chrétiens, à saint Paul, je pris les landes solitaires de la péninsule d'Acte, plus sauvage et plus stérile que toute mer. Avec ses asphodèles qui ont déjà séché au vent dur (elles sont en fleur sur l'Hymette) ses remparts rasés près du sol, son magnifique sarcophage, où fut, paraît-il, Thémistocle, aujourd'hui couvert et découvert par le flot, Acte, en irritant et exaspérant mon humeur, la calma enQn. J'ai retrouvé Athènes eteontinué mes chroniques.

Unhomme, en ce moment, est la coqueluche d'Athènes ; c'est le petit coureur de Maroussi qui devança la Grèce, l'Europe et l'Amérique à la course de Marathon. On n'entend que le nom de M. Spiro Louys, et l'on ne voit que ses images. Il était chez le roi, dimanche soir, en fustanelle blanche, au milieu des habits et des uniformes brodés. On va lui acheter un champ au village natal. Tout lui rit, mais cet heureux marathonomaque a causé de violents ennuis à une jeune et jolie fille, la plus jolie, dit-on, de la bourgeoisie athénienne.

Mademoiselle Y..., aussi patriote que belle, avait entendu le patriotisme à l'antique, La veille de la course, elle voua publiquement son cojur et sa main

au vainqueur, s'il était Hellène. Mademoiselle Y... pouvait se permettre, sans trop de risques, un aussi grave engagement : on savait que le plus grand nombre des champions, tous jeunes gens de bonne mine, appartenait à des familles excellentes, étudiants, officiers... Et voilà qu'un petit pâtre gagne le prix.

La jeune dame grecque qui me contait ce trait en faisait les plus grands éclats. Elle m'a confié, au milieu des larmes que lui donnait le rire, que personne à Athènes ne savait comment se dénouerait l'aventure. Mademoiselle Y... paraît embarrassée de son lauréat,et toutefois témoigne une certaine horreur de ne point tenir le serment fait à l'autel de la Patrie.

Samedi, comme je rentrais au milieu de la nuit, on affichait une feuille télégraphique au vestibule de l'hôtel. Elle ne portait que ces mots : M. Tricoupis est mort à Cannes, à six heures du soir. Le lendemain, tous les journaux athéniens ont rendu hommage à l'orgueilleux, énergique et imprudent patriote grec. Bien que les ennemis du premier ministre accusent M. Delyannis d'axoir dansé en apprenant la mort de son rival, les éloges des delyannistes sont unanimes. On n'a pas oublié que M. Charilaus Tricoupis est l'auteur principal, sinon le seul, et en tout cas le plus directement responsable des erreurs qui ont jeté la Grèce dans le discrédit financier ; mais, sans se détacher de souvenirs qui sont des exemples, les anciens adversaires de M. Tricoupis ont tenu à l'ensevelir avec honneur. Dithyrambe et apothéose, c'est aujourd'hui le ton de toute la presse athénienne ; on dirait le deuil d'un Colbert.

La faillite de 1896 a cependant porté un grave coup à l'héllénisme. Un Hellène de son parti me dit :

— Oui, Tricoupis a fait d'énormes dépenses. Vais- : seaux, écoles, chemins de fer, il s'endettait à corps

perdu pour réaliser tous ses projets à la fois. Il aurait dû y venir petit à petit. De là, sa chute et sans doute sa mort. Mais qu'ont donc fait ses successeurs ? Ils parlaient d'économie, dans l'opposition ; leurs budgets sont exactement ceux de Tricoupis. Nos créanciers d'Europe ont eu un moment d'espérance : ils l'ont si bien perdue qu'ils cherchent à nous imposer une commission de contrôle financier.

» Comme ils personnifiaient les économies, les adversaires de Tricoupis personnifiaient la patrie. Combattre Tricoupis, c'était faire une chose légitime, honorable, et parfaitement bien portée. Cet homme d'État distingué ayant des manières anglaises, on jugea national de lui faire de l'opposition. Mais s'il était facile de renverser Tricoupis, il l'était un peu moins de réaliser l'hellénisme et nous n'avons encore ni Crète, ni Macédoine, ni le moindre morceau de Grèce esclave à nous annexer. »

Mon interlocuteur m'assure qu'on regrette déjà Tricoupis. Les obsèques qu'on lui a faites, et auxquelles le roi Georges, sagement, s'est associé, me montrent l'extrême animosité des partis ou plutôt des clans. Les tricoupistes se sont battus pour l'honneur de porter le corps de l'ancien chef, et, quand le roi s'est incliné pour donner le baiser de paix sur le vitrage du cercueil, un long murmure de scandale courut à travers l'assistance.

Une vieille femme vêtue de noir, le visage entouré d'un crêpe, s'approcha de nous.

— Mais il est mort, s'écria- t-elle. Que peut lui faire tout cela ?

y A lui personnellement, rien du tout. Mais cela peut

faire grand bien aux survivants. Ils vivaient de sa politique. Ils continuent à l'exploiter.

Le royaume de Grèce est la proie des partis. Intelligente, patriote, encore soutenue par une ancienne et traditionnelle organisation (certains députés sont élus à la Chambre de père en fils), à peu près pure de toute fièvre socialiste, la Grèce entrelient à Athènes deux mille étudiants en philosophie, en droit ou en médecine : comptez les aspirants fonctionnaires et les aspirants députés. Ce peuple d'avocats, de prêtres et de docteurs ne trouvera jamais dans l'Orient entier un assez grand nombre d'ouailles à prêcher, de clients à médicamenter et à conseiller. Qu'est-ce qui soutiendra une bourgeoisie si nombreuse ? Il faudrait des esclaves à ces modernes Athéniens.

J'ai bien peur que l'État ne soit, en fin de compte, chargé de travailler et de payer pour eux. De cet État réduit à la fonction de pourvoyeur et de nourricier sortira fatalement la ruine civile. Les employés de l'État ne sont déjà plus rares. Ils font tous de la politique. Ils n'en feront que davantage, et leur nombre en sera accru : si maigres que soient les ressources sur lesquelles on les prélève, les traitements, aujourd'hui médiocres ou petits, augmenteront du même pas. Telle est la destinée des pays où la foule a trop d'influence. Les troubles intestins y provoquent des pactes qui se concluent au détriment de l'avoir public. Mais ces pactes absurdes causent de nouvelles querelles, qui tendent elles-mêmes à produire d'autres compromis onéreux. Ainsi de suite, jusqu'au terme de la dégénérescence commune ou jusqu'à l'entrée en scène de l'Étranger.

Dénuée d'une dynastie nationale, la Grèce s'est choisi un roi dans une famille étrangère. Ce roi lui rend

de grands services. La fonction royale assume ici la même charge que les podestats des républiques de l'Italie ; elle existe, avant tout, en vue de départager les factions. Personnellement estimé pour la bonhomie, la finesse et la discrétion de son attitude, déjà entouré de dévouements qu'il m'a bien fallu remarquer, le roi Georges est blâmé pour son usage extraordinairement modéré des prérogatives constitutionnelles.

— Pourquoi êtes-vous contre le roi ? dis-je à quelqu'un.

— Parce qu'il ne fait rien, parce qu'il ne dit rien, parce qu'il n'exerce pas assez son pouvoir...

D'autres m'ont déclaré être républicains parce que le roi Georges menace de démissionner toutes les fois qu'on lui cause trop d'embarras. Un troisième parti prétend enfin imposer à la royauté un accroissement de fonctions. Plus royalistes que le roi, ce ne sont pas les moins violents ni les moins aigres envers la personne royale.

Chez tous, s'épanouit une confiance sans bornes dans les qualités de la masse du peuple grec. « Ce qui est » bon est notre ouvrage, l'ouvrage de nos citoyens. Le » mauvais vient en droite ligne de la méchante admi- » nistration, du méchant Etat. » Cependant ils déplorent que l'État soit si faible contre les partis et les plus avancés voudraient en conséquence que l'État fût encore affaibli et diminué par la suppression de la fonction royale ! Ils rêvent d'une sorte de république fédérative présidée par un magistrat annuel et dans laquelle les partis demeureraient seuls en face les uns des autres...

Bien qu'ils m'aient fait l'honneur de me demander mon avis, je n'ai pu le leur dire. Une pudeur secrète

m'en a retenu. En me taisant, je me reprochais ce silence. Il était sans doute coupable, puisque je sentais avec force combien l'erreur démocratique, républicaine et libérale de tous ces patriotes grecs leur promettait plus de déboires que le tzar et que le sultan : mais, pour montrer l'erreur hellène, il m'aurait fallu faire voir l'erreur des Françaisdans les cent dernières années de leur histoire. Je n'ai pas eu le cœur d'humilier ainsi les miens et c'est en mon secret, tout bas, avec une pénétrante amertume que j'ai fait le compte des responsabilités incroyables assumées par la Révolution Française dans la déviation de l'esprit politique chez les peuples qu'elle a instruits.

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