‹ Anthinea; d'Athènes à FlorenceChapitre 30 sur 34 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

cloture des jeux olympiques. — l ecole française d'Athènes

Il a fait un air délicieux et, par les grandes déchirures que l'âge, le vent, la poussière ont pratiquées dans la masse de ces beaux arbres, les cyprès des jardins exhalaient des bouffées de cassie et de laurierrose. Tout ce que ces mots de matinée de printemps conservent de grâce et de fraîcheur, rêvez-le, ce sera notre matinée d'aujourd'hui. Tels sont les lendemains d'averse dans ce pays. On se plaint qu'ils soient rares. Athènes est un des lieux du monde où il tombe le moins de pluie. C'est aussi le cas de Paris. Mais, comme à Paris, le ciel d'Athènes est d'une grande variété. Je ne rouvre jamais ma croisée sans un peu d'angoisse.

Ce matin, de légères compagnies de nuages entraînées par le vent couvraient quelquefois le soleil. Cela n'a rien ôté à la magnificence de la cérémonie. L'enthousiasme populaire s'est élevé comme le jour de Marathon. On poussait des zitô. On lâchait des colombes. On agitait dans l'air les petits drapeaux bleu de ciel.

Le roi, sur son estrade, placée à cette extrémité du stade que je vous ai décrite, celle-là même que les anciens appelaient la Froùàg, parce qu'elle est assez

brusquement arrondie, le roi, dis-je, était paternel et grave. On eût dit un bon colonel présidant, à quelque fête régimenfcaire, une distribution de prix. Les lauréats, bien nettoyés de la « noble crasse » olympique dont parle Ronsard, escaladaient les gradins et s'inclinaient profondément : le roi répondait par le salut militaire, donnait une poignée demains ; nouveau salut de notre athlète : en sus du prix et du diplôme, il emportait une petite branche cueillie sur l'olivier sauvage duquel les olympionices étaient couronnés autrefois.

Ces oliviers attiques m'enchantent. Ils sont beaucoup plus élancés que ceux de ma Provence occiden-' taie, mais du même feuillage subtil et pur qui fait que la lumière se mélange intimement à leur ombre grise. J'ai aussi fait grand cas des lauriers que le roi entremêlait judicieusement aux autres rameaux. Ce laurier qui ouvre de grandes feuilles vigoureuses, très fermes, d'un vert sombre, brillant et dur, signifie la victoire ravie de force et par élan. Mais l'énergie en est pleine de grâce encore. Une nymphe jeune et charmante est captive dans le tronc lisse et immaculé du laurier. Les lauriers d'Athènes nous gardent le cœur de Daphné.

Ce mystique laurier ou le grave olivier au poing, les vainqueurs ont dû faire le tour du Stade immense et ils l'ont même fait deux fois. Ils passaient au milieu des acclamations. Le petit paysan de Maroussi, vainqueur inoubliable de Marathon, toujours vêtu de sa bien-aimée fustanelle, marchait en tête de la théorie internationale, serrant contre son cœur le diplôme avec le rameau, et de sa main libre jetant à la foule de grands baisers. Il était joyeux, plein de gloire. Peutêtre le laissait-il voir avec un excès imprudent.

28o APPENDICE

Depuis hier, Athènes commence à murmurer contre le nouveau Miltiade. Il manque de goût, songe- t-elle. Louys, s'il était sage, prendrait garde à l'accusation. Elle a été terrible. Elle perdit Aristide et Socrate. L'un avait cultivé l'ironie, l'autre la justice, mais également sans mesure.

Toutefois, Spiro Louys a bénéficié de la comparaison avec les athlètes barbares, ses collègues. Les sottes gens ! Anglais, Germains, surtout Yankees, on n'a point l'idée du farouche ramage que faisait leur voix, rauque ou perçante, avec ses hourrah et ses hoch. Sans doute on les supporte, on leur fait fête, il le faut bien. Mais tous les spectateurs désintéressés en ont le cœur soulevé. Ces langages barbares s'accordent mal avec un lieu si facile et si doux. Dans l'ancienne Athènes, les Scythes ne servaient qu'à faire des sergents de ville.

Plusieurs Américains ont tenu la conduite de grands enfants. On ne voyait que leur drapeau. On n'entendait que leur patois. Le nationalisme est une belle passion. Encore la faut-il nuancer de civilité quand on est sorti de chez soi ! Les Athéniens ont la bonne grâce de ne s'apercevoir de rien. Ces hôtes si aimables sont encore d'habiles gens. En ce moment, ce qu'ils demandent c'est d'avoir de fréquentes occasions d'exercer la même tolérance. Pour une suite de motifs assez divers, mais dont plusieurs sont nobles, nos Athéniens voudraient que les olympiades, au lieu de rouler, comme on nous le promet, de capitale en capitale, ne fussent désormais célébrées que chez eux. Ils y auraient des avantages. Cette Athènes moderne, ainsi devenue le centre de l'athlétisme, retrouverait l'ombre d'un rôle, d'une fonction active et vivante en Europe.

Pour le moment, Athènes a partout la réputation de n'être qu'une belle morte.

APPENDICE 28l

— On dit qu'elle est morte,

Mais je sais, moi, qu'elle est vivante.

Ce propos d'un poète, les Athéniens se l'approprient à chaque instant. Ils souhaitent qu'il leur soit possible de faire une démonstration réglée, périodique, de leur existence et de leur développement. Je ne sais ce qu'en pourront dire les directeurs des sociétés de qui l'affaire dépend. Je ne sais même pas si M. Pierre de Coubertin, qui nous représente dans les conseils de l'Athlétisme, est favorable au désir d'Athènes. Mais je sais bien que les laideurs que je redoutais ici n'ont point paru. Une assemblée d'origine ou d'institution cosmopolite est devenue l'heureux champ de bataille des races et des langues. La nature contre laquelle on conspirait en a mieux fait entendre la souveraineté de ses lois.

Rue Didot, au bout de l'âpre rue de Marseille, sur la rampe septentrionale du Lycabète, s'élève l'Ecole française. J'aurais dû y courir dès mon premier jour. Le passant de notre nation y rencontre des guides aimables et savants. Les quatre ou cinq élèves confiés à la direction de M. liomolle savent tout ce qui intéresse la curiosité d'un nouvel Athénien ; ils mettent de la grâce à développer ce savoir, au hasard de questions qui sent quelquefois saugrenues.

Je n'ai frappé à cette porte hospitalière que ce soir, en sortant du Stade, et j'ai commencé par admirer le jardin. On y voit réunis les plus beaux arbres de l'Attique. En ce mois de printemps, au soleil couché, comme les fleurs achevaient de donner leur souffle, il m'a été plus qu'agréable de rôder entre les massifs d'ombre verte disposés devant le perron. Doux, transparent, le ciel rendait toute forme plus claire et avivait

toute couleur. Une étoile précoce alluma son pâle flambeau. Et l'Athènes nouvelle déroulée à nos pieds, il suffisait de reculer de quelques pas en élevant les yeux : j'apercevais l'Athènes antique et l'Acropole couronnée de beauté immortelle. Cet asile qui a reçutant de sages peut en former.

Un nombre infini de bons livres grecs, latins et français sont mis au service du visiteur. Un ami, qui passait par là peu de jours avant moi, songea qu'il serait beau d'y consommer ses nuits dans la veille et l'étude. Il s'adressa à M. Homolle pour avoir à toute heure l'accès de la bibliothèque. On le lui accorda avant qu'il eût fini de dire. Une lampe fut même disposée sur la table à l'intention du visiteur. Mais je ne sais s'il pensa même à l'allumer une seule fois. Mon ami avait compté sans les nuits attiques. Elles étaient déjà fameuses au moment d'Hérode Atticus. Leurs délices le détournèrent des livres de la rue Didot II observa que, le jour une fois tombé, il se lève sur les hauteurs sauvages de Mélite et sur les pentes de la colline des Nymphes une brise légère qui a le goût du miel. Tout ce canton est recouvert de longues asphodèles entre lesquelles il est agréable de s'enfoncer. Le Céramique est aussi planté d'asphodèles et, par la route du Piréa, il n'y a rien de plus facile que d'y entrer après la fermeture ; des monceaux de cailloux déposés contre la muraille servent de marche-pied. Mon ami aimait à revenir caresser, sous la nuit limpide, d'un regard de prêtre et d'amant, les chapelles païennes qui gardent Héghéso, Coralion, Eucolinê et beaucoup d'autres jeunes mortes. Dressés dans l'herbe florissante, leurs fantômes faisaient de touchantes conversations qui le confirmaient dans une belle idée de la mort.

Enfin quand on s'égare du côté de Céphïse, il n'est point rare de trouver un bouquet d'aubépine ou de myrte qui font de savants conseillers de méditation paresseuse. On s'étend à leur pied. On regarde briller en un ciel profondément pur la flamme claire des étoiles ; les cornes de la lune, inscrites d'un trait net, contribuent à pousser la débauche jusqu'au matin. Pour ces raisons, pendant son passage à Athènes, mon ami négligea cette lampe pieuse qu'il aurait enflammée sur de doctes labeurs. Il aurait pu relire Homère, Thucydide, Sophocle, Platon, et tous les autres dans la bibliothèque de l'Ecole française. Et maintenant ce souvenir le fait pleurer de confusion.

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