L'AURORE
La nue était d'or pâle; et, d'un ciel doux et frais. Sur les jeunes bambous ', sur les rosiers épais, Sur la mousse gonflée et les safrans sauvages. D'étroits rayons filtraient à travers les feuillages. Un arôme léger d'herbe et de fleurs montait; Un murmure infini dans l'air subtil flottait... La brume bleue errait aux pentes des ravines; Et, de leurs becs pourprés lissant leurs ailes fines. Les blonds sénégalis, dans les gérofliers-' D'une eau pure trempés, s'éveillaient par milliers. La mer était sereine, et sur la houle claire L'aube vive dardait sa flèche de lumière ; La montagne nageait dans l'air éblouissant Avec ses verts coteaux de maïs mûrissant. Et ses cônes d'azur, et ses forêts bercées Aux brises du matin sur les flots élancées;
1. M. Leconte de Lisle est né à la Réunion. Cest ce que témoigne
ce tableau. Les banihus sont de gigantesques roseaux qui poussent sous le ciel des tropiques.
2. Le iènêgali est un joli petit oiseau exotique, au gros bec rouge. Il aime les gérofliers, dont la fleur est le girofle, sorte de petit clou à tétc, employé comme épic<.-.
Et rîle, rougissante et lasse du sommeil, Chantait et souriait aux baisers du soleil.
O jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, où l'âme en pleurs se noie!
O lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillages onduleux,
Aube d'un jour divin, chant des mers fortunées,
Florissante vigueur de mes belles années...
Vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor,
Saintes réalités, dans vos horizons d'or!
Mais, ô nature, ô ciel, flots sacrés, monts sublimes.
Bois dont les vents amis font murmurer les cimes,
Formes de l'idéal, magnifiques aux yeux.
Vous avez disparu de mon cœur oublieux'!...
LeCONTE de LlSLE,