LA BIBLE
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : « Jouez; mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles. »
Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.
Nous montions, pour jouer, au grenier du couvent '. Et là, tout en jouant, nous regardions souvent. Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.
Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir; Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir. Mais je me souviens bien que c'était une Bible.
Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir. Nous allâmes, ravis, dans un coin nous asseoir; Des estampes- partout! quel bonheur! quel délire!
Nous l'ouvrimes alors tout grand sur nos genoux; Et, dès le premier mot, il nous parut si doux Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,'
Joseph, Rutz et Booz, le bon Samaritain "\
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.
1. La mère du poète habitait rancicn couvent des Feuillantines, à Paris, vers 1S14, tandis que le général Hugo s'illustrait par la défense énergique de Thionville,
2. Images imprimées au moyen d'une planche gravée (italien slatnpa). >. Cette lecture ne l'ut pas étrangère .1 l'éveil du génie chez le poète.
Dans la Légende tirs Siècles, il a chanté merveilleusement l'idylle de KuIIj cl Boo'.
' ' Is des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cicux.
appellent en riant et s'étonnent, joyeux. De sentir dans leur main la douceur de ses plumes '
ViCTOK UUGO.
UN CLKILLX'
« Je me fais vieux, j'ai soixante jns.
J'ai travaillé toute ma vie
Sans avoir, durant tout ce temps.
Pu satisfaire mon envie.
Je vois bien qu'il n'est ici-bas
De bonheur complet pour personne.
Mon voL'u ne s'accomplira pas :
Je n'ai jamais vu Carcassonne '!
o On voit la ville de là-haut.
Derrière les montagnes bleues; Mais, pour y parvenir, il faut, 11 faut faire cinq grandes lieues, En faire autant pour revenir ' !
Ah ! si la vendange était bonne !
Le raisin ne veut pas jaunir ♦ :
Je ne verrai pas Carcassonne !
« On dit qu'on y voit tous les jours. Ni plus ni moins que les dimanches, Des gens s'en aller sur le cours ^ En habits neufs, en robes blanches.
J. Les grands p- uvcllcnt le nugAsin des inugcs et comiurai-
us. ('cil. -ci csi .:... ^.
i du dcfurtcnicni de l'Aude; vieille cilé qai se «ouvient
C'est le tour du monde pour ce vieux qui n'4 pas quitté son do-
II ûut qu'il économise les frais de ce grand \x>ya(;c.
Le Cours (en italien. (\'»u») est un lieu de promenade publique. A
■ il y avait U Outn U Kntu.
On dit qu'on y voit des châteaux Grands comme ceux de Babylone, Un évêque et deux généraux !
Je ne connais pas Carcassonne !
« Le vicaire ■ a cent fois raison :
C'est des imprudents que nous sommes.
Il disait dans son oraison
Que l'ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Deux jours sur la fin de l'automne -...
Mon Dieu 1 que je mourrais content
Après avoir vu Carcassonne !
« Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez-moi
Si ma prière vous offense :
On voit toujours plus haut que soi.
En vieillesse comme en enfance.
Ma femme, avec mon fils Aignan,
A voyagé jusqu'à Narbonne;
Mon filleul a vu Perpignan 5 :
Et je n'ai pas vu Carcassonne 1 »
Ainsi chantait, près de Limoux ', Un paysan courbé par l'âge.
Je lui dis : « Ami, levez-vous, Nous allons faire le voyage. »
Nous partîmes le lendemain; Mais (que le bon Dieu lui pardonne!) 11 mourut à moitié chemin :
Il n'a jamais vu Carcassonne !
GUSTAVL NaDALD
1. Dans l'Empire romain, ce nom était donné au gouverneur d'un diocèse. Il se dit aujourd'hui d'un prêtre adjoint qui remplace le curé.