LE FILS INGRAT
La pauvre source soupirait En voyant s'éloigner le fleuve.
« De mon fils je vais être veuve ! » Et goutte à goutte elle pleurait.
« Ne soyez donc pas inquiète !
Je vous promets de revenir, Quand j'aurai fini de courir. »
Il part sans détourner la tête !
Voilà mon fleuve ambitieux Qui fait son chemin dans le monde, Grossissant en route son onde De tous les ruisseaux vaniteux.
I. Profitons de l'occasion pour citer cotte fantaisie inspirée à Pierre Dupont par la véronique :
Quand les chênes, d chaque branche, Poussent leurs feuilles par milliers, La véronique bleue et blanche Sème les tapis d leurs pieds; Sans haleine, d peine irisée, Ce n'est qu'un reflet de couleur, Pleur d'azur, goutte de rosée, Que l'aurore a changée eu fleur.
Ixs violettes sont moins claires, Les Muets moins légers que vous.
Les pervenches moins éphémères El le myosotis moins doux.
Le dahlia, non plus la rose.
N'imiteront point votre a;ur ; Votre couleur bleue est éclose Simplement comme un amour pur.
POÉSIES MORALES 28ç
Gonflé par la pluie et la neige,
Par la rivière et le torrent,
Il s'écriait tout en courant :
« Me voilà roi ! j'ai mon cortège ! »
Et plus avant il s'en allait, Sans jamais ralentir sa course; Et l'ingrat oubliait la source Qui loin de lui se désolait !
« L'humble mère qui m'a fait naître
Sous le petit rocher, là-bas.
Se disait-il un jour tout bas.
Ne pourrait plus me reconnaître. »
Et d'un impétueux élan Le fils ingrat poursuit sa voie, 11 grandit, grandit... et se noie Dans les goulTrcs de l'océan '.
L O f 1 s R A 1 I î> IS O N s L
KllSIGNONS-NOUS
C'est la saison des avalanches - ;
Le bois est noir, le ciel est gris.
Les corbeaux dans les plaines blanches,
Par milliers, volent à grands cris;
1. L'imcrct de- cet .ipologuc est dans I.i pointure ingénieuse des sentinicms et des caractères. On oublie la source et le ruisseau, pt>ur ne plus s.iii<;er qu'à une n\ère et à un tils, à la tendresse de Tune, à l'orgueil, à l'ingratitude et au ch.itiinent de l'autre.
2. Masse de neige et de glace qui se détache des montagnes ttrs U% 'llcc (ad vallcm).
— Mais bientôt de tièdes haleines Descendront du ciel moins jaloux ; Avril consolera les plaines...
Résignons-nous.
C'est l'orage ! Les eaux flamboient En se heurtant comme des blocs, Les dogues de l'abîme ' aboient Et hurlent en mordant les rocs;
— Mais demain tous ces flots rebelles Se changeront, unis et doux.
En miroirs pour les hirondelles...
Résignons-nous.
C'est l'âge où l'homme nie et doute :
Soleils couchés et rêves morts ^ !
A chaque tournant de la route, Ou des regrets, ou des remords!
— Mais bientôt viendra la vieillesse Elevant sur nos fronts à tous
La lampe d'or de la sagesse K..
Résignons-nous.
Ceux qu'on aima sont dans les tombes.
Les yeux adorés sont éteints.
Dieu rappelle à lui nos colombes Pour réjouir des cieux lointains...
— Mais bientôt, d'une âme ravie.
Seigneur! pour les rejoindre en vous.
Nous nous enfuirons de la vie...
Résignons-nous.
Henri de Bounihu.
1. Ce sont Il-s vagues. Dogues, gros chien d'Angleterre (de dog, chien).
2. Les déceptions de la vie n'encouragent pas l'espérance. Cet âge est le meilleur de la vie.