CHASSEURS A PIED
Le soleil du matin a chassé les étoiles;
Les flocons lumineux tombent en voltigeant.
Sur la terre la neige a jeté ses longs voiles,
Et les branches du bois se couronnent d'argent.
Les petits Vitriers — c'est ainsi qu'on les nomme- — Ont mis leur baïonnette 5 au bout de leur fusil; Ils passent lentement sous les pommiers sans pomme. Ils vont, et leurs pieds noirs font chanter le grésil^.
Les Prussiens sont encore installés dans la ferme; 11 s'agit de la prendre et de les débusquer > ; Le bataillon muet s'avance d'un pas ferme; Mais les canons sont là prêts à se démasquer.
Tout à coup, dans le fond d'un ravin où l'on saute, Un cri de mort se fait entendre : « C'est de l'eau ! » La glace était récente, et la neige était haute. Et ce linceul avait recouvert ce tombeau.
Ils sont ensevelis jusques à la ceinture;
Le courant les renverse, et la glace les tient.
— Vaincu par les Prussiens, vaincu par la nature,
O mon pays, quel Dieu terrible que le tien! —
1. Bataillons de chasseurs, appelés d'abord d'OrUans, du nom du prince qui les organisa au camp de Saint-Omer (1840); de Viuceiuics. du lieu où s'acheva leur organisation; d'Afrique, de leur destination première.
2. Serait-ce parce que la couleur vert-foncé de leur uniforme rappelle la nuance des vitres vertes?
j. Arme ainsi nommée de la ville de Rayonne, où elle fut inventée.
4. Variété de grêle formée de couches concentriques successivement congelées autour d'un noyau central ou grêlon.
5. Proprement ; faire sortir d'un bois (de l'italien deboscare).
Les Allemands joyeux sortent de leurs tanières '. Nous voilà désarmés, les voilà résolus, Hourrah'! L'heure est propice aux haines meurtricres. Ht leur canon se dresse au revers du talus '.
Pourtant leur officier apparaît sur la crête:
V Vous n'avez qu'à vous rendre, on va vous secourir. »
Cet atroce marché soulève une tempête
« Tu peux te retirer, nous n'avons qu'à mourir. »
Mais le vieux commandant, d'un ton triste et sévère : <f Et moi je ne veux pas que vous mouriez ainsi. <f Rendez-vous, mes enfants, vous ne pouvez rien faire. » Et tous ces moribonds se rendent à merci ♦.
Les Prussiens cependant les hissent sur la rive; Déjà les dragons bleus les forment en convoi. Quand à la fin le tour du commandant arrive : <■ J'ai sauvé mes soldats, dit-il, et non pas moi! »
Et, repoussant alors la corde qu'on lui lance,
Il se laisse engloutir par le gouffre glacé;
Les pauvres prisonniers saluent le trépassé.
Et, voyant cette fin, ils ont cette espérance,
La France n'est pas morte encor. — « Vive la France 1 »
P. DkROULÈUb.
1 . Ttinièrr (anciennement laissonnirrr) si;;nifijit d'abord le trou du /(»/*<('« (hl.iireau); le sens s'est étendu à tout repaire de bétc fauve.
2. l*roprenient : cri des Russes, et en particulier des txisaques marchant à renncini. Vient du slave ku-raj, au paradis (où conduit une mort vaillante).
?. Proprement : le pied du rempart, puis pente que l'on doanc à une
cluussée
.|. .\ discrétion, sans condition.