ANTAGONISME DES ECOLES D'ART A LA FIN DU XIX* SIÈCLE
Les opérations du jury constitué à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889 avaient mis en contact des artistes d'origines diverses et de tendances opposées. Deux partis se formèrent. Le premier comprit l'Institut et les professeurs de l'École des Beaux-Arts; le second, les Modernistes, divisés en pleinairistes, réalistes, impressionnistes. Les discussions ne s'éteignirent pas après la fermeture de l'Exposition universelle, au contraire. Il en résulta, en 1890, un événement d'importance qui passionna le monde des arts : la scission en deux groupes non pas d'une élite, mais de la totalité des artistes français. Ceux-ci avaient jusqu'alors coutume de présenter leur effort annuel dans un unique Salon. Les académiques et les techniciens timides qui demandaient la consécration aux récompenses officielles continuèrent à exposer au Salon des Artistes français. Les modernistes, groupés en Société Nationale des Beaux- Arts, fondèrent un second Salon.
Le premier, dirigé par Gérome, G. Boulanger, J. Lefebvre, Bonnat, T. Robert-Fleury, Français, Harpignies, pour la peinture; Cavèlier, Falguière, Ernest Barrias, pour la sculpture,
LA PEINTURE FRANÇAISE AU XX* SIÈCLE vi
devait consacrer les talents de MM. Adler, Avy, Paul Chabas, Etcheverry, Ch. Hoffbauer, E. Laurent, H. Royer, Louis Cabanes, Zo, de Mlles Dufau et Delasalle; le second, qui se recommandait de la présence de Meissonier, Puvis de Chavannes, Carolus Duran, Roll, Albert Besnard, Duez, Dagnan-Bouveret, Friant, pour la peinture; Dalou et Rodin, pour la sculpture; Bracquemond et A. Lepère, pour la gravure, devait mettre en lumière les productions de MM. Aman-Jean, Auburtin, Cottet, F. Guiguet, La Gandara, Lobre, E.-René Ménard, Lucien Simon, Raoul Ulmann, Le Sidaner, Wery, Morisset, Muenier, V. Koos, etc.
Il y eut, certes, de l'arbitraire dans ces groupements, car les questions de personnes tenaient une large place. — Fantin- Latour, dédaigneux des coteries, demeura à la Société des Artistes français, alors que la plupart de ses anciens compagnons de lutte se ralliaient à la Société dissidente. Mais, cela noté, les deux Salons furent, tout ou moins les premières années, représentatifs d'idéals différents.
D'autre part, les meilleurs parmi les artistes sentaient que l'art français avait besoin de se renouveler, c'est-à-dire qu'il ne pouvait vivre et prospérer que par la liberté. L'exposition Centennale organisée à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889 corroborait cette opinion. Toutes les écoles, tous les genres avaient contribué au succès de la manifestation. Et voilà que, du fait de la présence de David, d'Ingres, de Delacroix, de Corot, de Th. Rousseau, de Millet, de Courbet, de Manet, cet art français, que les groupements officiels avaient la prétention de représenter seuls, apparaissait d'autant plus significatif et vigoureux que les recherches étaient plus indépendantes. Les œuvres de tel méconnu prenaient, toutes passions abolies par le temps, une signification qui était pour les artistes sincères, les jeunes enthousiasmes, un avertissement et un encouragement aux recherches neuves.
Alors un ardent désir de liberté et un besoin de nouveauté envahirent les esprits. Ils entendirent être eux-mêmes, rien qu'eux-mêmes. Si l'on demanda des conseils, ce fut à quelques troublants maîtres anciens, tel le Greco, et aux réfractaires, aux tempéraments inquiets : Paul Cézanne, Gauguin, le Hollandais Van Gogh, dont les œuvres, malhabiles parfois mais sincères, avaient de l'énergie ou de l'imprévu. Bref, l'armée des novateurs grossit, s'imposa à l'attention des aînés, ébranla les convictions les mieux arrêtées. On la vit même manifester son influence là où toute libre audace sem-
vu IMPUISSANCE DE L'ACADÉMISME
blait condamnée : au concours de Rome. Ce mouvement intéressant, fécond par certains côtés, avait ses dangers. Il entraîna l'abandon des lois essentielles de l'art, des traditions qui avaient jusqu'alors assuré la vitalité de l'école française.
Éclipse passagère, sûrement.
Quoi qu'il en soit, des œuvres fortes sont nées de cette fièvre. Mais il en est sorti aussi un plus grand nombre de prétentieuses et d'insignifiantes. Et les modes aidant, les amateurs n'ont pas toujours discerné le bon du mauvais, le sincère de l'adultéré, le curieux du détestable.