SUR LE DESTIN
La majesté de Dieu ne nous permet pas, pour nous approcher d’elle, de prendre la route de l’intelligence inférieure, puisque le Créateur divin n’agit et n’est au repos, n’avance et ne recule point comme l’homme, pour son propre intérêt. Par la comparaison de ses actions avec les actions humaines, les expressions se confondront, et des ténèbres profondes vous envelopperont, plus épaisses encore que vos doutes, causées par la réflexion sur les promesses et les menaces de la récompense et de la punition de l’autre vie. Il ne vous restera, dans l’espoir d’éloigner ces doutes et d’écarter ces ténèbres, en fait d’obligation imposée de faire le bien, d’en excuser la négligence tout en cherchant à vous soustraire à la répréhension divine, qu’un fardeau peut-être encore plus lourd que celui de votre adversaire, tenant au destin.
Nous voyons donc que le destin est le moteur de l’in-
tention et l’exécuteur de l’action humaine ; c’est lui qui, en maître absolu, s’attaque à la fragile demeure de l’homme, par toutes espèces d’artifices (c’est-à-dire les tentations du monde sensible), bien que l’entrée en soit défendue par des gardiens (c’est-à-dire les facultés ;ntellectuelles de l’homme) ; ces assaillants ont plein pouvoir d’agir par toutes sortes de tentations et de moyens de persuasion, tandis que la défense est confiée à des gardiens dont l’utilité pourtant n’est pas bien sûre, dont l’initiative est molle et l’influence souvent très faible. Les pensées salutaires ne sont éveillées que par des voix intérieures, qui, s’opposant aux tentations, chassent le sommeil du malheureux hésitant, brisent l’enveloppe du cœur et, en soufflant le feu dans son intérieur, font espérer qu’il échappera à de nouvelles attaques. Mais s’il balance entre les tentations et les admonitions, il sera bientôt livré comme une proie et sacrifié à ses ennemis et à la perdition.
Quant à ces motifs extérieurs et accidentels qui influencent la volonté et les actions humaines, il est en général à remarquer que l’imagination ainsi que la réflexion, qui provoquent la pensée, dérivent de l’intérieur qui précède toujours la manifestation de la volonté. Quelquefois, cette image, qui frappe la réflexion et l’éveille, a son origine dans une représentation solide, une opinion d’une force durable ; mais, quelquefois, c'est une image fugitive, un souffle vague et peu stable, dérivant d’un^ fantaisie troublée, et trop faible lui-même, pour être retenu. La base de cette espèce d’impression n’est ordinairement qu'un éveil subit de la sensualité ou de la colère, qui passe promptement à d’autres sensations provoquées par des impressions du même genre, et que l’on a peine à se rappeler et à compter. Quelquefois nous
AVICENNE
voyons l’éclair d’une volonté faible briller après ces impressions ; mais si elle n’était pas secondée par d’autres impulsions, tout, en vérité, serait plongé dans la torpeur, et même, si cet éclair est supposé assez puissant, l’action qui en résulte ne dépassera pas celle d’un rêveur, dont les desseins ne sont fixés à rien de solide. C’est un moteur dérivant de l’étincelle dans de la fantaisie, et s’éteignant avec elle, comme cela arrive, dans un rêve, au dormeur, qui, plongé dans le sommeil, n’est impressionné que d’une image vague et vaine. De même que celui-ci n’a pas perdu la sensibilité et le mouvement, ainsi la pensée est accessible à cet éclair fugitif ; ce ne sont que les membres extérieurs qui sont assoupis par le sommeil, tandis que l’intérieur est en éveil et la réflexion toujours travaille, unie à la force du désir. Ainsi l’homme, en général, se trouve entre l’état de veille et de sommeil ; tantôt il est surexcité par la fantaisie, tantôt par une opinion indécise, tantôt enfin par le désir, qui, uni à la force de l’intention et secondé par des impulsions, maîtrise tout à la fois et produit le mouvement de l’action. Nous considérerons donc le désir comme le principe de toute volition et action ; mais ici, ii faut observer que toute volition et spontanéité humaine a un principe de commencement, qui, de même, suppose une cause réelle à laquelle l’existence de ce principe se rattache ; là où cet enchaînement n’existe pas, tout lien de causalité est rompu.