DES PROPRIÉTÉS DE LA MAGIE
Il faut que vous sachiez que cette philosophie est nommée magique et que l’on appelle magiques toutes les opérations de l’homme que les sens et l’esprit suivent dans toutes les parties de l’œuvre, en l’aidant ou gouvernant pour opérer des choses admirables, ce qui est difficile à comprendre à cause de la faiblesse de nos sens, de même que la vue chancelle sur des ressemblances.
Cette science est très profonde et difficile à comprendre ; une partie consiste en pratique, parce que les œuvres sont d’esprit en esprit, c’est-à-dire à faire des choses semblables et qui ne sont pas substances, et la composition des images est un esprit dans un corps.
Nous appelons magie, en général, toutes choses cachées aux sens, et lorsque la plupart des hommes ne comprennent pas comment elles se font et de quelles causes elles viennent. Pour ce qui est des images, les sages les appellent Thelgam ou Tetzavi, ce qui s’interprète par violateur , parce que tout ce que fait l’image, elle le fait par violence, et pour vaincre toutes les choses pour lesquelles elle est composée. Elle fait tout par les œuvres de la victoire, par des proportions arithmétiques, par les influences et par les œuvres célestes, comme étant composée de corps propres à accomplir ce que je viens de dire, et en ce temps opportun, et par des fumigations qui donnent des forces, qui attirent les esprits vers les images. Cet elixir
de science est semblable à celui de vaincre les corps, les attirer et les réduire en d’autres plus purs ; et tout ce qu’il fait, il le fait par violence, et il opère comme le venin ou poison qui, parcourant les corps et les altérant, les réduit en sa propre nature, qui est la façon dont un corps est réduit en un autre par la force de la composition qui est en lui.
Or, c’est la propriété de ce lavis qu'on appelle élixir, d'être composé de terre, de feu, d’air et d’eau, lesquelles quatre forces sont aidées en lui et réduites en sa nature et propriété par laquelle la lavure qui est entrée dans quelque corps que ce soit, et qui le pénètre, arrose ses parties, ce qui le livre davantage à un autre corps, pour mieux obéir et être transmué. Semblablement agit l’élixir dans l’alchimie, puisque l’artiste convertit les corps d’une nature en une autre plus noble, en couvrant d’abord la dureté et le bruissement des esprits, puis leur ôtant le son et leur impureté, ce qui rend cet élixir secret. Selon les anciens sages, cet élixir peut être autrement appelé /orcc, parce qu’il rompt les autres forces en convertissant, et qu’il transmue même d’une propriété à une autre, bien qu’il la réduise à sa ressemblance. 11 n’y a point d’élixir dont la première partie de sa composition, ne soit faite des animaux, des minéraux et des végétaux, comme disent ceux qui prétendent qu’il ressemble au monde. Car le monde étant composé des choses que je viens de dire, de même on dit que l’élixir est composé de semblables choses parce que chaque partie en reçoit une dans une autre, et qu’une autre partie entre dans une autre, de là vient que les arbres ne peuvent subsister par euxmêmes, non plus que les autres végétaux, et pareillement les minéraux ont besoin de la coction et de la force du feu avec l’humidité et la force du lait pour être accom-
PICÀTRIX
plis. J ai trouvé cela dans le livre qui a pour titre : Les Ordinations.
Or la magie est divisée en deux parties, en pratique, comme nous venons de le voir, et en théorique. La théorique est la science des lieux des étoiles fixes, parce que ce sont elles qui composent les figures célestes et les formes du ciel ; elle enseigne comment elles jettent leurs rayons, et de quelle manière elles se meuvent comme les planètes, et font les figures du ciel quand elles veulent faire ce qu elles cherchent. Elle comprend tout ce que les anciens sages ont dit du différent choix du temps et des heures pour l’œuvre des images. Ainsi celui qui fait faire des images avec égalité sait la constellation convenable aux choses avec lesquelles sont formées les images, les matrices étant aussi une des parties de la magie, parce que les paroles ont en elles la vertu de la magie. De même, comme dit Platon, qu’un ancien ami devient l’ennemi de son ami par des paroles mauvaises et injurieuses, de même celui qui était ennemi devient ami par des paroles de bonté et de douceur, ce qui fait voir que la parole a en soi une puissance magique, et que la force est plus grande quand plusieurs forces sont jointes à l’envi l’une à l’autre, mutuellement entre elles ; aussi est-ce alors qu'est accomplie la vertu de la magie, et voilà ce qu’on appelle la théorique. La pratique est la composition des trois natures avec la vertu de l’infusion des étoiles fixes : ce que les Sages appellent vertu. Mais ils ne savent de quelle matière elle est ni de quelle manière elle se joint. Or, après que ces choses sont jointes entre elles, celles qui ont les vertus dont je viens de parler doivent avoir une chaleur élémentale, et elles l’acquièrent dans les fumigations. C’est ce qui aide à l’accomplissement de cette vertu imparfaite.
Pareillement elles doivent avoir une chaleur naturelle tempérée pour accorder, et ces deux choses ne peuvent être aidées ni accomplies sans l’esprit de l’homme et de l’animal. (Jd., Ms 2794. Livre I, chapitre IL)
PIERRE D’ABANO
(i236 ou i25o-i3i6)
Pierre d’ Abano, célèbre astrologue et médecin du xme siècle, naquit à Abano, près de Padoue. Il a composé de nombreux ouvrages de médecine et de philosophie et donné une bonne version de Mesué et d’Aben Ezra. Il mourut, âgé de 66 ans, selon les uns, de 80 ans, selon les autres, dans les prisons de l’Inquisition, à Rome, où il fut enfermé pour crime de magie. On lui fit son procès après sa mort et on le brûla en effigie. En 1U20, on le réhabilita à Padoue. On lui attribue un traité : Les Eléments de Magie, qui n’a jamais été imprimé, et dont une traduction française existe en manuscrit à la bibliothèque de l’Arsenal. Agrippa a transcrit cet ouvrage presque mot pour mot dans le Livre IV de sa Philosophie occulte. On prétend même que ce quatrième livre tout entier est de Pierre d’ Abano et ne doit pas être attribué à Agrippa. Quoi qu’il en soit, cet ouvrage de Pierre d’ Abano a contribué largement à la popularité des Grimoires, auxquels nous consacrons plus loin un chapitre spécial.