ENTRETIEN J)’ APOLLONIUS AVEC LES BRAHMANES
Les sages, s’étant assis en cercle comme de coutume, engagèrent Apollonius à les interroger.
Apollonius leur demanda de quoi ils croyaient que se compose le monde. — D’éléments, répondit larchas. — De quatre P leur dit-il. — Non, mais de cinq. — Et quel est le cinquième, celui qui est au-dessus de l’eau, de Lair, de la terre et du feu P — L’Aither, d’où il faut croire que sont nés les Dieux, car toutes les choses qui aspirent de l’aither sont immortelles et divines. — Il interrogea de nouveau : quel est le plus ancien des éléments P — Iarchas répondit : ils ont tous existé conjointement, car aucun animal ne naît par parties. — Je considérerai donc le monde comme un animal? — Oui, dit-il, si tu veux être dans la vérité, car c’est lui qui produit la vie dans les êtres animés. — Le dirons-nous femelle ou mâle, ou les deux ensemble ? — Les deux, répondit-il, lui conviennent, car, par son action sur lui-même, il remplit à la fois l’office de mère et de père dans la génération des animaux : il a pour lui-même un amour plus ardent que les autres êtres l’un pour l’autre, puisqu’il s’unit et s’accouple à lui-même, et que cette union n’a rien d’étrange. Et, de même que tout animal se sert de ses pieds et de ses mains, et que son âme intérieure excite en lui le mouvement, de même nous devons croire que les parties de l’âme du monde qui est en lui s’accommodent à toutes choses qui naissent et sont produites. C’est cette âme qui envoie aux hommes les maux qui proviennent de la sécheresse, lorsque la justice est méprisée et abandonnée
par les hommes. Il (le monde) est conduit, non par une seule main, mais par plusieurs mains mystérieuses, auxquelles il obéit, bien qu’il semble difficile de lui opposer un frein, à cause de sa grandeur ; il est docile et se laisse guider.
Je n’ai pas d’exemple qui puisse donner une idée de choses si grandes et si supérieures à notre compréhension ; cependant, imaginons un vaisseau comme celui que les Egyptiens amènent dans notre mer pour y échanger des marchandises des Indes avec celles de l’Egypte. Car il existe une ancienne loi au sujet de la mer Erythrée, qui a été promulguée par le roi Erythras, alors qu’il régnait sur toute cette mer, d’après laquelle les Egyptiens ne doivent pas y naviguer avec des vaisseaux longs; ils n’y doivent avoir qu’un seul vaisseau marchand. Les Egyptiens imaginèrent un vaisseau qui leur tînt lieu de plusieurs autres. Ils conservèrent les proportions convenables pour la carène, élevèrent les côtés et le mât, firent sur le pont un plus grand nombre de cases, y mirent plusieurs pilotes sous la direction du plus âgé et du plus expérimenté, les uns devant se tenir à la proue pour ramer, les plus habiles et les plus adroits devant manœuvrer les voiles. Il y a en outre dans ce navire des hommes armés, car il faut qu’il soit prêt à résister aux barbares qui occupent le côté droit du golfe, s’ils venaient à l’attaquer pour le piller. Or il en est de même pour le monde, qui peut être comparé, pour sa direction, au vaisseau dont nous parlons. Le premier rang et le plus élevé appartient à Dieu, au créateur de cet animal ; le rang suivant est attribué aux dieux qui en gouvernent les parties, et nous nous accordons parfaitement ici avec ce que disent les poètes, qu’il y a un grand nombre de dieux au ciel, un grand nombre sur la mer, un grand nombre
APOLLONIUS DE THYANES
dans les fleuves et les fontaines, un grand nombre sur terre ; comme les séjours inférieurs, s’il y en a, sont décrits comme des séjours d’horreur et de mort, séparons-les du reste et du monde.
{Philostrate. Vie d'Apollonius. Livre III. § xxxiv et xxxv)