TRAITÉ DES SONGES
Nous tenons nos sens physiques en grande estime parce qu’ils nous donnent la connaissance ; et ce que nous croyons le mieux connaître, c’est ce que voient nos yeux ; nous rejetons l’imagination, parce qu’elle est souvent en désaccord avec les sens, et nous oublions que l’œil lui-même nous montre des choses que nous croyons vraies, tantôt parce qu’il perçoit les objets faussement, tantôt parce qu’il les voit autres qu’ils ne sont réellement, à cause de la lumière à travers laquelle il les voit. Suivant la distance, les choses apparaissent plus grandes ou plus petites ; dans l’eau elles sont plus grandes : une rame droite semble brisée ; parfois, par la faiblesse de l’œil, tout lui paraît trouble et confus. De même, quand l’esprit d’imagination est malade, on ne compte point sur des visions claires et distinctes. Quelle est la nature de ses maladies, d’où lui viennent les vices qu’elle contracte, comment peut-elle se retrouver en sa nature et recouvrer la santé, c’est à la plus secrète philosophie de nous répondre ; elle nous dira par quelles cérémonies sacrées l’imagination redeviendra pure et divine. Mais avant que Dieu entre dans l’imagination, il faut d’abord qu’elle expulse tous les éléments étrangers
qu’elle a reçus par les sens. Quiconque, vivant conformément à la nature reste pur et sincère, conserve toute sa puissance d’imagination ; celle-ci alors entre en relation avec l’esprit, car cet esprit perçoit la constitution psychique, puisqu’il n’est pas sans recevoir une influence de l’âme, comme l’est notre enveloppe corporelle ; car celle-ci est en opposition complète avec notre diathèse psychique. L’imagination est le véhicule de l’âme : suivant que celle-ci est bonne, l’imagination est plus subtile et plus éclairée ; ou si elle se dirige vers le mal, l’imagination est plus épaisse et plus terrestre. Pour parler généralement, elle se trouve entre la raison et ce qui est privé de raison ; elle sert de moyen terme entre le corporel et î’incorporel ; elle fait communiquer ce qui est divin avec ce qui est à l’opposé. Voilà pourquoi sa nature ne peut être exactement saisie par le philosophe. Car, étant voisine de chacun des extrêmes, l’imagination les suit l’un et l’autre et, à travers sa nature propre, embrasse les conceptions les plus diverses. Cette abondance de l’essence imaginative a été répandue dans toutes les parties de la nature; elle descend jusque chez les animaux dénués d’intelligence ; alors elle n’est plus le véhicule de l’âme la plus divine ; c’est elle-même qui devient soumise aux forces inférieures qui la transportent. Elle tient lieu de raison à l’animal, elle sent et elle agit beaucoup par ellemême. Elle se purifie chez certains êtres privés de raison et les porte vers quelque chose de meilleur. La totalité des daimons possède essentiellement ce genre de vie ; ce ne sont que des fantômes, qui ne se manifestent que par ce qu’ils accomplissent. Dans l’homme, l’imagination peut beaucoup par sa vertu propre et plus encore avec l’autre. Car nous ne formons pas de penseés séparées de l’imagination sauf peut-être de courts instants, lorsque
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l’on parvient furtivement à la pensée dans la forme matérielle. Laisser loin derrière soi l’imagination est chose belle autant que difficile. Car lorsque l’intelligence et la sagesse se trouvent en quelqu’un conjointement à la vieillesse, dit Platon en parlant de la raison pure, ceci peut être considéré comme heureux. Mais ce qui est dans le cours de la vie ordinaire relève de l’imagination ou de l’intelligence usant de l’office de l’imagination. Ce souffle animal, que les sages ont appelé l’âme pneumatique, prend toutes sortes de formes et devient un dieu, un démon multiforme, un fantôme, en qui l’âme reçoit le châtiment, car les oracles s’accordent à dire que l’état de l’âme dans l’autre monde sera conforme aux songes qu’elle éprouve dans le sommeil, et la philosophie nous assure que les vies antérieures sont la préparation des vies futures.
ïl ne faut pas négliger la divination qui nous conduit vers les choses divines et fait agir en l’homme la force la plus précieuse. Car Pâme jointe à Dieu n’a pas une perception diminuée des choses inférieures. Elle ne rejette pas le soin de l’être animal, elle voit d’en haut plus nettement les choses qui lui sont inférieures que si elle était mêlée à celles-ci ; et, demeurant immobile et stable, elle communique à l’animal des images exactes des choses existantes.
La divination externe exige, de ceux qui l’exercent, des dispositions coûteuses, et quel est le particulier dont la fortune puisse y suffire ? Mais dans les songes, celui qui possède cinq cents médimnes est illuminé autant que celui qui possède trois cents médimnes ; celui qui est dans une condition modeste voit autant que celui qui travaille à la terre pour gagner de quoi vivre, ou que le rameur, le mercenaire ; celui qui paye le cens est égal à
l’étranger. Il importe peu à Dieu que l’on soit de la race des Etéobutades ou le dernier des esclaves. Et ce qui, dans cette divination, est démocratique, philanthropique, simple et sans artifice, presque philosophique, nullement violent, pieux et peut s’exercer partout sans eau, sans rocher, sans gouffre, sur la terre, ceci est tout à fait divin. Pour la pratique de ce genre de divination, il n’est pas besoin de négliger une seule de nos occupations, de dérober à nos affaires un seul instant, et c’est là un avantage que j’aurais dû signaler tout d’abord.
La divination par les songes s’offre à chacun de nous comme divinité favorable ; toujours elle excite à mieux remplir les devoirs pendant les veilles. Combien est-il sage qu’une âme soit dégagée des fluctuations des sens extérieurs et vulgaires, qui ne lui apportent que des choses étrangères variées et multiples ? Car les images qu’elle reçoit des choses, et celles qu’elle reçoit de l’intelligence, quand elle est seule avec elle-même, elle les communique à ceux qui sont tournés vers les choses intérieures ; elle fait passer en eux tout ce qui lui vient de Dieu. Car entre cette âme ainsi affectée et le Dieu cosmique il existe des rapports étroits, parce que tous deux viennent de la même source. C’est pourquoi les songes de ce genre sont plus divins ; ils sont d’une clarté, d’une évidence parfaite ; il n’est plus besoin de science ; mais ceci n’est réservé qu’à ceux qui vivent dans la pratique de la vertu, acquise par la prudence ou les mœurs. Tous les êtres qui existent dans la nature des choses, qui ont existé, qui existeront (car l’avenir est encore un mode d’existence), envoient du dehors des images formées de leur substance. Car, puisque toute chose qui est saisie par les sens est composée de forme et de matière et s’écoule dans un flux perpétuel, c’est pourquoi les images sont obligées de
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s’écouler avec elle ; ainsi, de l’une et de l’autre part, tout ce qui est pioduit dégénère en dignité de celui qui est éternel. Le souffle de la fantaisie est le miroir très clair où se réfléchissent toutes les images qui s’écoulent. Errant à l’aventure par l’inconstance de leur nature, et détachées des objets d’où elles ont pris naissance, comme elles n’ont qu’une existence indécise, et que pas un des êtres qui subsistent par eux-mêmes ne veut les accueillir, quand elles rencontrent des esprits animaux, qui eux aussi sont des images mais ayant un séjour fixe et stable, elles pénètrent dans ces esprits, elles s’y établissent comme dans leur demeure. Les choses passées, puisqu’elles ont été réellement, donnent de claires images, jusqu’à ce qu’elles s’effacent et disparaissent ; les choses présentes continuant d’exister, forment des images encore plus nettes et plus vivantes ; mais l’avenir ne donne rien que de vague et d’indistinct. N’espérons donc pas pouvoir établir des règles générales : comme chacun doit chercher sa science en soi-même, qu’il inscrive dans sa mémoire tout ce qu’il a éprouvé, quand il a eu de tels songes. Il est difficile de ne pas s’habituer à un exercice où se trouve tout profit ; cet exercice stimule la mémoire, surtout quand nous avons de quoi l’exercer. Or qu’y a-t-il de plus fréquent que les songes, et qui s’empare plus fortement de l’esprit ? Au point que même les plus stupides demandent continuellement qu’on leur explique leurs rêves. C’est une honte pour quiconque a vingt-cinq ans d’avoir encore besoin d’un interprète pour l’explication des songes, et de ne pas posséder les principes de cet art. Des écrits où nous aurions soin de consigner les visions que nous apportent le sommeil, aussi bien que les événements qui se produisent pendant nos veilles, auraient certainement leur prix ; il n’est que les gens grossiers qui se
choqueraient de cette nouveauté. Car nous devrions compléter l’histoire de nos journées par celle de nos nuits, pour garder ainsi le souvenir de nos deux vies. Car il y a une vie de l’imagination, comme nous l’avons démontré, tantôt meilleure, tantôt pire que la vie ordinaire, selon que l’esprit est sain ou malade. Si donc nous avons soin de noter nos songes, tout en augmentant en nous la pratique de la divination, nous ne laisserons rien échapper de notre mémoire, et ce sera pour nous une délectation salutaire et élégante de composer cette histoire de nous-mêmes, où nous nous retrouverons alternativement éveillés et endormis.