LES TOMBALES
... Vers la nii-sepLembre, il faisait très beau temps à ce moment-là. Je sortis de chez moi, un après-midi, sans savoir où j'irais. On a toujours un vague désir de faire une visite à une jolie femme quelconque. On choisit dans sa galerie, on les compare dans sa pensée, onpèsel'intérètqu'elles vous inspirent, le charme qu'elles vous imposent et on se décide enfin suivant l'attraction du jour. Mais quand le soleil est très beau et l'air tiède, ils vous enlèvent souvent toute envie de visites.
Le soleil était beau, et l'air tiède; j'allumai un cigare et je m'en allai tout bêtement sur le boulevard exté-rieur. Puis comme je flânais, l'idée me vint de pousser jusqu'au cimetière Montmartre et d'y entrer.
J'aime beaucoup les cimetières, moi, ça me repose et me mélancolise : j'en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis là-dedans, de ceux qu'on ne va plus voir, et j'y vais encore, moi, de temps en temps.
Et puis, j'aime aussi les cimetières, parce que ce sont des villes monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu'il y a de morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui sont logés là, pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans leurs petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou marqués d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant de bruit, ces imbéciles!
Puis, encore, dans les cimetières, il y a des monuments presque aussi intéressants que dans les musées. Le tombeau de Cavaignac m'a fait songer, je l'avoue, sans le comparer, à ce chef-d'oeuvre de Jean Goujon : le corps de Louis de Brézé, couché dans la chapelle souterraine de la cathédrale de Rouen; tout l'art dit moderne et réaliste est venu de là, messieurs. Ce mort, Louis de Brézé, est plus vrai, plus terrible, plus fait de chair inanimée, convulsée encore par l'agonie, que tous les cadavres tourmentés qu'on forliomie aujourd'hui sur les tombes.
Mais au cimetière Montmartre on.peut encore admirer le monument de Baudin, qui a de la grandeur; celui de Gautier, celui de Murger, où j'ai vu l'autre jour une seule pauvre couronne d'immortelles jaunes, apportées par qui? par la dernière grisetle, très vieille, et con-cierge aux environs, peut-être? C'est une jolie statuette de Millet, mais que détruisent l'abandon et la saleté, Chante la jeunesse, ô Murger!
Me voici donc entrant dans le cimetière Montmartre, et tout à coup imprégné de tristesse, d'une tristesse qui ne me faisait pas trop de mal, d'ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se porte bien : « Ça n'est pas drôle, cet endroit-là, mais le moment n'en est pas encore A'enupour moi... »
L'impression de l'automne, de cette humidité tiède qui sent la mort des feuilles et le soleil affaibli, fatigué, anémique, aggravait en la poétisant la sensation de solitude et de fin définitive flottant sur ce lieu, qui sent la mort des hommes.
Je m'en allais à petits pas dans ces rues de tombes, où les voisins ne voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de journaux. Et je me mis, moi, à lire les épitaphes. Çà, par exemple, c'est la chose la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais Meilhac ne m'ont fait rire comme le comique de la prose tombale. Ah! quels livres supérieurs à ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que ces plaques de marbre et ces croix où les parents des morts ont épanché leurs regrets, leurs voeux pour le bonheur du disparu dans l'autre monde, et leur espoir de le rejoindre — blagueurs!
Mais j'adore surtout, dans ce cimetière, la partie abandonnée, solitaire, pleine de grands ifs et de cyprès, vieux quartier des anciens morts qui redeviendra bientôt un quartier neuf, dont on abattra les arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les récents trépassés sous de petites galettes de marbre.
Quand j'eus erré là le temps de me rafraîchir l'esprit, je compris que j'allais m'ennuyer et qu'il fallait porter au dernier lit de ma petite amie l'hommage fidèle de mon souvenir. J'avais le coeur un peu serré en arrivant près de sa tombe. Pauvre chère, elle était si gentille, et si amoureuse, et si blanche., et si fraîche... et mainte-nant. .. si on ouvrait ça...!
Penché sur la grille de fer, je lui dis tout bas ma peine, qu'elle n'entendit point sans cloute, et j'allais partir quand je vis une femme en noir, en grand deuil, qui s'agenouillait sur le tombeau voisin. Son voile de crêpe relevé laissait apercevoir une jolie tête blonde, dont les cheveux en bandeaux semblaient éclairés par une lumière d'aurore sous la nuit de sa coiffure. Je restai.
Certes, elle devait souffrir d'une profonde douleur. Elle avait enfoui son regard dans ses mains, et rigide, en une méditation de statue, partie en ses regrets,.égre-nant clans l'ombre des yeux cachés et fermés le chapelet torturant des souvenirs, elle semblait elle-même être une morte qui penserait à un mort. Puis tout à coup je devinai qu'elle allait pleurer, je le devinai à un petit mouvement du dos pareil à un frisson de vent dans un saule. Elle pleura doucement d'abord, puis plus fort avec des mouvements rapides du cou et des épaules. . Soudain elle découvrit ses yeux. Ils étaient pleins de larmes et charmants, des yeux de folle qu'elle promena autour d'elle, en une sorte de réveil de cauchemar. Elle me vit la regarder, parut honteuse et se cacha encore toute la figure dans ses mains. Alors ses sanglots devinrent convulsifs, et sa tête lentement se pencha vers le marbre. Elle y posa son front et son voile se répan-dant autour d'elle couvrit les angles blancs de la sépul-ture aimée
La Maison Tellier, nouvelles. 1 vol. 3 fr. 50. (OLLEN-- PORFF, édit.)
LE PETIT FUT — Que qu'i à pour voire service?
— G'te ferme, vous n'voulez toujours point m'ia vendre?
— Pour ça, non. N'y comptez point. C'est dit, c'est dit, n'y r'venez pas.
— C'est qu'j'ai trouvé un arrangement qui f'rait notre affaire à tous les deux.
— Que qu'c'est?
— Le v'ià. Vous m'ia vendez, et pi vous la gardez tout d'même. Vous n'y êtes point? Suivez ma raison.
La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupières fripées.
Il reprit :
— Je m'explique. J'vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous entendez bien : chaque mois ,['vous apporte ici, avec mon tilbury, trente écus de cent sous. Et pi n'y a rien de changé de plus, rien de rien; vous restez chez vous, vous n'vous occupez point de mé, vous n'nie d'vez rien. Vous n'failes que prendre mon argent. Ça vous va-t-il? ISO : ~ GUY DE MAUPASSANT
La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d'hésitation.
Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle là-dedans, mais la pensée des trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s'en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de désir.
Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. 11 lui conseilla d'accepter la proposition de Chicot, mais en demandant cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot, soixante mille francs.
— Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payerait encore, de cette façon, que quarante-cinq mille francs.
La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par mois; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, des ruses cachées, et elle demeura jusqu'au soir à poser des questions, ne pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de pré-parer l'acte, etelle rentra troublée comme si elle eut bu quatre pots de cidre nouveau.
Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier, déclarant qu'elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu'il ne consentît point à donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin comme il insis-tait, elle énonça ses prétentions.
Il eut un sursaut de désappointement et refusa. GUY DE MAUPASSANT z. - . , — 181
Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable de sa vie.
— Je n'en ai pas pour pu de cinq à six ans pour sûr. Me v'ià sur mes soixante-treize ans, et pas vaillante avec ça. L'aut'e soir, je crûmes que j'allais passer. Il me semblait qu'on me vidait l'corps, qu'il a fallu me porter à mon lit.
Mais Chicot ne se laissait pas prendre.
— Allons, allons, vieille pratique, vous êtes solide comme l'clocher d'I'église. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C'est vous qui m'enterrerez, pour sûr.
Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne céda pas, l'aubergiste, à la fin, con-sentit à donner les cinquante écus.
Ils signèrent l'acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus de pot-de-vin.
Trois ans s'écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n'avoir pas vieilli d'un jour, et Chicot se désespérait. Il lui semblait, à lui, qu'il payait cette rente depuis un demi-siècle, qu'il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice clans le regard. On eût dit qu'ellese félicitait du bon tour qu'elle lui avait joué; et il remontait vite clans son tilbury en murmurant :
— Tu ne crèveras donc point, carcasse !
Il ne savait que faire. 11 eût voulu l'étrangler en la voyant. Il la haïssait d'une haine féroce, sournoise, d'une haine de paysan volé. 1S2 —— — 'GUY DE MAUPASSANT
Alors il chercha des moyens.
Un jour enfin, il s'en revint la voir en se frottant les mains, comme il faisait la première fois lorsqu'il lui avait proposé le marché.
Et après avoir causé quelques minutes :
— Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v'nez point dîner à la maison quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que j'sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne payerez point. J'suis pas regardant à un dîner. Tant que le coeur vous en dira, v'nez sans retenue, ça m'fera plaisir.
La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le sur-lendemain, comme elle allait au marché dans sa car-riole conduite par son valet Gélestin, elle mit sans gêne son cheval à l'écurie chez maître Chicot, et réclama le dîner promis.
L'aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, du boudin, de l'aridouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d'un peu de soupe et d'une croûte de pain beurrée.
Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa de prendre du café.
Il demanda :
— Vous accepterez toujours bien un p'tit verre.
— Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non.
Et il cria de tous ses poumons, à travers l'auberge :
— Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en-dix!
Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornée d'une feuille de vigne en papier. GUY DE MA UPASSA NT -" ' . — 153
Il emplit deux petits verres.
— Goûtez ça, la mère, c'est de la fameuse,
Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, ellel'égoutta, puis déclara :
— Ça, oui, c'est de la fine.
Elle n'avait point fini de parler que Chicot lui en ver-sait un second coup. Elle voulut refuser, mais il était trop tard, et elle le dégusta longuement, comme le pre-mier. -^
Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle résista. Il insistait :
— Ça, c'est du lait, voyez-vous; mé j'en bois dix, douze, sans embarras. Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête; on dirait que ça s'évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé !
Gomme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n'en prit que la moitié du verre.
Alors Chicot, dans un élan de générosité, s'écria :
— T'nez, puisqu'elle vous plaît, j'vas vous en donner un p'lit fût, histoire de vous montrer que j'sommes tou-jours une paire d'amis.
La bonne femme ne dit pas non, et s'en alla, un peu grise.
Le lendemain l'aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c'était bien la même fine ; et, quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il déclara, en s'en allant :
— Et puis, vous savez, quand n'y en aura pu, y en a encore; n'vous gênez point. Je n'suis pas regardant. Pu tôt que ce sera fini, pu queje serai content.
Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, occupée à couper le pain de la soupe.
Il s'approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez. histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d'alcool. Alors son visage s'éclaira.
— Vous m'offrirez bien un verre de fil? dit-il.
Et ils trinquèrent deux ou trois fois.
Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mèreMagloire s'ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, tantôt clans sa cour, tantôt clans les chemins des environs, et il fallait la rapporter chez elle, inerte comme un cadavre.
Chicot n'allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, il murmurait avec un visage triste :
— G'est-il pas malheureux, à son âge, d'avoir pris c't'habifude-là? Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour !
Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l'hiver suivant, vers la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.
Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant :
— C'fe mananfe, si aile s'était point boissonnée, aile en avait bien pour dix ans de plus.
Les Soeurs Rondoli, nouvelles. 1 vol. 3 fr. 50. (OLLEN--