‹ Anthologie des auteurs modernes. V, Recueil de morceaux choisisChapitre 14 sur 19 · QUI SAIT · texte numérisé non relu

QUI SAIT

— J'aperçus au loin la masse sombre de mon jardin et je ne sais d'où me vint une sorte de malaise à l'idée d'entrer là dedans. Je ralentis le pas. 11 faisait très doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un tombeau où ma maison était ensevelie.

J'ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de sycomores, qui s'en allait vers le ogis, arquée en voûte comme un haut tunnel, traversant des massifs opaques et contournant des gazons où les corbeilles de fleurs plaquaient sous les ténèbres pâlies des taches ovales aux nuances indistinctes.

En approchant de la maison un trouble bizarre me saisit. Je m'arrêtai. On n'entendait rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un souffle d'air. « Qu'est-ce que j'ai donc? », pensai-je. Depuis dix ans je rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquiétude m'eût effleuré. Je n'avais pas peur. Je n'ai jamais eu peur, la nuit. T^a vue d'un homme, d'un maraudeur, d'un voleur, m'aurait jeté une rage dans le corps, et j'aurais sauté dessus sans hésiter. J'étais armé d'ailleurs. J'avais mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je voulais résister à cette influence de crainte qui germait en moi.

Qu'était-ce? Un pressentiment? Le pressentiment mystérieux qui s'empare des sens des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable. Peut-être? Qui sait?

A mesure que j'avançais, j'avais dans la peau des tressaillements, et quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je sentis qu'il me faudrait attendre quelques minutes avant d'ouvrir la porte et d'entrer dedans. Alors je m'assis sur un banc sous les fenêtres de mon salon. Je restai là, un peu vibrant, la tête appuyée contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre des feuillages. Pendant ces premiers instants je ne remarquai rien d'insolite autour de moi. J'avais dans les oreilles quelques ronflements; mais cela m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des trains, que j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une foule.

Puis, bientôt ces ronflements devinrent plus distincts, plus précis, plus reconnaissables. Je m'étais trompé. Ce n'était pas le bourdonnement habituel de mes artères qui mettait dans mes oreilles ces rumeurs, mais un bruit très particulier, très confus cependant, qui venait, à n'en point douter, de l'intérieur de ma maison.

Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une agitation qu'un bruit, un remuement vague . d'un tas de choses, comme si on eût secoué, déplacé, traîné doucement tous mes meubles.

Oh ! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de mon oreille. Mais l'ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir ce trouble étrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu'il se pas,sait chez moi quelque chose d'anormal et d'incompré-hensible. Je n'avais pas peur, mais j'étais (comment exprimer cela?:..) effaré d'étonnement. Je n'armai pas mon revolver — devinant fort bien que je n'en avais nul besoin. J'attendis.

J'attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l'esprit lucide, mais follement anxieux. J'attendis debout écoutant toujours le bruit qui grandissait, qui prenait par moments une intensité violente, qui semblait deve-nir un grondement d'impatience, de colère, d'émeute mystérieuse.

Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de clefs, je choisis celle qu'il me fallait, je l'enfonçai dans la serrure, je la fis tourner deux fois, el poussant la porte de toute ma force j'envoyai le battant heurter la cloison.

Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu'à ce bruit d'explosion répondit du haut en bas de ma demeure, un formidable tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je tirai de sa gaîne mon revolver.

J'attendis encore, oh ! peu de temps. Je distinguais à présent un extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les parquets, sur les tapis, un piéti-nement non pas de chaussures, de souliers humains 158 Z= GUY DE MAUPASSANT mais de béquilles, de béquilles de bois et de béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voilà que j'aperçus tout à coup sur le seuil de ma porte, un fau-teuil, mon grand fauteuil de lecture qui sortait en sedan-dinant. Il s'en alla par le jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon salon, puis le canapé bas et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis toutes mes chaises avec des bonds de chèvres et les petits tabourets qui trottaient comme des lapins.

Oh ! Quelle émotion! Je me glissai dans un massif où je demeurai accroupi, contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s'en allaient tous, l'un derrière l'autre, vite ou lentement, selon leur taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à queue passa avec un galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc, les moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les brosses, les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait des phosphorescences de vers luisantes. Les étoffes rampaient, s'étalaient en fla-ques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître mon bureau, un rare bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les lettres qus j'ai reçues, toute l'his-toire de mon coeur, une vieille histoire dont j'ai tant souffert! Et dedans étaient aussi des photographies.

Soudain je n'eus plus peur, je m'élançai sur lui et je le saisis comme on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit; mais il allait d'une course irrésistible, et malgré mes efforts, et malgré ma colère, je ne pus même ralentir sa marche.Comme je résistais en déses-péré à cette force épouvantable, je m'abattis par terre GUY DE MAUPASSANT = iS'9 en luttant contre lui. Alors il me roula, me traîna sur le sable, et déjà les meubles qui le suivaient commençaient à marcher sur moi, piétinant mes jambes et les meur-trissant; puis quand je l'eus lâché, les autres passèrent sur mon corps ainsi qu'une charge de cavalerie sur un soldat démonté.

Fou d'épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et me cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les plus infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignorés de moi, qui m'avaient appartenu.

Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore à pré-sent comme les maisons vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles claquèrent du haut en bas de la demeure, jusqu'à ce que celle du vestibule que j'avais ouverte moi-même, insensé, pour ce départ, se fût close, enfin, la dernière.

Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attardés. J'allai sonner à la porte d'un hôtel où j'étais connu. J'avais battu avec mes mains mes vête-ments pour en détacher la poussière, et je racontai que j'avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi celle du potager, où couchaient mes domestiques en une maison isolée, derrière le mur de clôture qui pré-servait mes fruits et mes légumes de la visite des maraudeurs.

Je m'enfonçai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne pus dormir et j'attendis le jour en écoulant bondir mon coeur. J'avais ordonné qu'on prévint mes gens dès l'aurore, et mon valet de chambre heurta ma porte à sept heures du matin.

Son visage semblait bouleversé.

— Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il. -

— Quoi donc?

— On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux-plus petits objets.

Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi? Qui sait? J'étais fort maître de moi, sûr de dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que j'avais vu, de le cacher, de l'enterrer dans ma conscience comme un effroyable secret. Je répondis :

— Alors ce sont les mêmes personnes qui m'ont'volé mes clefs. Il faut prévenir tout de suite la police. Je me lève et je vous y rejoindrai dans quelques instants.

L'enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva ni le plus petit de mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs. Parbleu! Si j'avais dit ce que je savais... Si je l'avais dit... on m'aurait enfermé, moi! Pas les voleurs, mais l'homme qui avait pu voir une pareille chose.

Oh ! je sus me taire !

JJinutile Beauté, nouvelles. 1 vol. 3 fr. 50. (OLLEN-- GUY DE MAOPASSANT EN 1888

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