LUCIE DELARUE MARDRUS
« Pourquoi' laisseriez-vous se faner voire gloire, ■ Hommes de mon pays, si fiers dans le passé ?
Ce passé glorieux, nuls ne l'ont effacé!
A vos gestes futurs pourquoi donc ne pas croire? Six longs siècles avant les lentes caravelles, Un des nôtres, du nom de Leif-le-Fortuné, Comme pour annoncer l'homme prédestiné, Jetait son ancre, au nord, sur les Terres nouvelles.
Et Leif, le légendaire Ancêtre, ne fut pas le seul à précéder Christophe Colomb : dès le ix(- siècle, une
il) Avenir. — barque d'aventuriers normands, sous la conduite d'une femme, abordait ces rivages que le grand Génois devait redécouvrir scientifiquement.
Parce que fixée aux terres grasses de la Neustrie, une telle race pouvait-elle dégénérer? Ne devaient-ils point enfanter d'autres héros de la mer, ces chercheurs « qui ouvraient la route aux penseurs curieux »?
L'histoire et la chronique nous répondent :■' dès l'an 1520, un navire appartenant à Nicolas Selles, bour-geois de Fécamp, entrait dans ce port avec un plein chargement de morues pêchées sur le banc de Terre-- Neuve; les Dieppois se rappellent que leur compa-triote Jean Cousin toucha en Amérique cinq ans plus tôt que l'immortel Colomb; on sait que le Malouin Jacques Cartier eut pour pilote le Honfleurais Jean Denis, ce qui suppose bien'que'ce Jean Denis avait précédé au Canada le même Jacques Cartier; enfin, Dieppe conserve aussi la mémoire du fastueux arma-teur Ango, surnommé le Roy, qui, prêteur de flottes à François Ie1', envoyait d'autre part ses navires dans le Tage, pour y châtier les gens du Portugal « lesquels avaient eu l'insolence de molester les siens ». — LÉON BERTHAXJT. La Mer et les Marins.
... « Au fond je suis l'homme des brouillards... Je suis un barbare; j'en ai l'apathie musculaire, les lan-gueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille ; mais j'en ai aussi l'élan, l'entêtement, l'irascibilité. Nor-mands, tant que nous sommes, nous avons quelque pende cidre dans les veines ; c'est une boisson aigre et fermentée qui quelquefois fait sauter la bonde ». — GUSTAVE FLAUBERT, Correspondance (1).
«... J'ai au fond de l'âme le brouillard du nord que j'ai respiré à ma naissance ; je porte en moi la mélancolie des races barbares avec leurs instincts de migration et leurs dégoûts innés de la vie qui les faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. » — GUSTAVE FLAUBERT. Correspondance (2).
« Humilité, que je sache, n'a jamais été vertu nor-mande. Au xve siècle, un chroniqueur rouennais rap-porte ce dicton versifié, qui courait alors la France du Nord : « Humilité de Normand, Conscience d'Allemand, Loyauté d'Anglais, Largesse de Français, Dévotion de Bourguignon, et avec le Sens de Breton... ne valent pas un bouton. » Malherbe, Corneille (et combien d'autres?) n'étaient pas non plus, je pense, des modèles de modestie. Mais, lorsqu'on a des défauts, le mieux encore est de les affirmer hautement, et de prier les grincheux de les supporter. Tant pis donc, pour qui s'en fâche. Parlons de nous. Parlons-en encore. Parlons-en tou-jours. Parlons-en effrontément.
« Si nous écoutons la voix du Passé, elle semble nous dire : < Riche enfant de la terre natale, demeure pour maintenir les traditions de la Race et sacrifier aux autels des Lares! Déshérité, essaime, pour conquérir ailleurs la fortune et la gloire que tu ne trouverais pas
(1) Cité par Joachim ROLLAND. Gustave Flaubert (Clouzol, 22, r. Viclor-Hugo à Niort), p. 11.
(2) 1" série (Fasquelle), 1891, p. 115-116. GUY DE MAUPASSANT =rr 27 a u pays ! « Et c'est pourquoi la grande famille normande étend si loin ses ramifications géantes, pourquoi les .Normands de Norwège, d'Angleterre, de Québec, de Tunis ou de Paris, comme ceux de Normandie, et à titre égal, ont le droit de porter fièrement leur nom. Ils ont suivi une tradition plus que millénaire. » — GASTON LE RÉVÉREND (1).
... « Avec la langue, les Normands de Rollon donnè-rent à la France leurs lois d'équité, de liberté, le Droit normand de la « Charte aux Normands » et de la « Grande Charte d'Angleterre », « le plus près du Droit Naturel », me dit, un jour, sir William VenabléVernon, grand bailli de Jersey. Et n'est-ce pas de ce Près Vieux Coulumier de la Cour des Ducs de Normandye que les Portalis du Consulat tirèrent le meilleur du code Napo-léon ?
« Vérités historiques enseignées aux écoliers, hors France, ignorées encore des nôtres.
« Et, dans cette Europe du xxe siècle, où sur tous . les trônes chrétiens régnent princes et princesses du sang de Rollon et cle Guillaume le Conquérant, d'où viennent les Parlements, du Reichstag allemand à la Douma russe, du Congrès de Washington jusqu'à la Chambre nouvelle de Constautinople et de Téhéran — demain de Pékin?
« D'pù? Du Parlement de Londres, Echiquier anglais des ducs de Normandye, apporté à Rouen de Norvège,
(fl Être normand (Le Normand de Paris, 17 mars 1912). où il garde son nom antique de Thing, l'assemblée des libres Normands, l'assemblée des jarls, des gars.
Le poète Ch. Th. Féret dit vrai :
Or, par delà le temps, la langue et la Cité,
La race demeure une, et sa. ténacité
Fait des siècles une heure en son éternité ».
J. SOUHAN DE PIERRËFITTE. La gloire normande (1).
Il serait aisé de multiplier en les choississant, dans le passé comme dans le présent (2), les cita-tions et les auteurs — et si, parmi ceux qui me liront, il en est qui ne sont pas convaincus de ce que j'avance : à savoir que Guy de Maupassant réalise complètement le type du Normand contem-porain, je les convie à séjourner dans ce pays de Caux, trop cité et très inconnu, qui, malgré sa proximité de Paris et malgré la vogue de ses plages, a su conserver intacte, ou presque, toute l'originalité de ses caractères raciques. Maupas-sant qui habita Etretât pendant la plus grande partie de sa vie tout entière, partagea les heures de son enfance, régulièrement jusqu'à l'âge de treize ans, irrégulièrement ensuite, entre la plage non loin de laquelle s'élevait la Villa des Verguies, domi-cile cle sa mère, et Fécamp. Tout le pays lui était
(1) Le Gaulois, 20 mai 1911.
(2) Voir une lellre d'Alfred Le PoiUevin, pages 38-39. familier et il sut chanter, lui aussi, la célèbre et pai-sible complainte que la magnifique sonnerie de l'abbatiale fécampoise pleure depuis tant de lustres :
Prosper viens l'en :
La Mort t'attend
Dans un beau lit
Couvert cle buis...
Enfants, vieillards, veuves, fiancées, paysans, pêcheurs, rentiers, ouvriers, négociants, indigents, tous, en Caux, nous murmurons ce refrain mélan-colique sur la séculaire et dolente mélodie que dessinent nos cloches, lorsqu'elles tintent le glas — le glas persistant, réitéré, sonore, le franc glas de chez nous où personne ne redoute la Mort. Par là, nous sommes Français.deux fois. Mourir n'est rien lorsqu'on disparaît, après avoir bien vécu, en lais-sant un souvenir aimable. Mourir est un formidable plaisir lorsqu'on échange sa peau contre un brin de vraie gloire, contre la certitude que l'on vivra dans la mémoire de ceux qui viendront.
Qu'on ne sJy méprenne pas plus longtemps.
L'amour de la gloire, la passion de la vie, vécue violemment et avec la certitude qu'elle nous décevra, l'appétit de se survivre, le désir de laisser une trace — tout cela, qui se complète et s'apparente, —■ constitue l'essence du caractère normand, beau-coup plus que les célèbres qualités et les illustres défauts qui, dans l'esprit du vulgaire, nous distin-guent des autres races. Ce mépris de la Mort s'accuse déplus en plus de toutes parts. En parti-culier, regardez l'avant de nos terre-neuviers¥ de ces robustes bateaux qui, neuf mois sur douze affrontent les tempêtes, les icebergs et les brouil-lards propices aux abordages, aux plongeons silen-cieux dans la lividité de l'océan désert sous des buées opaques : jadis, la figure de proue affectait la forme d'unedivinité propice aux navigateurs, d'une oréade s'élançant à corps perdu vers l'horizon ; à présent, la figure de proue se métamorphose en un masque grimaçant, en un visage amèrement narquois, qui semble défier l'espace de sarcasmes aussi amers qu'immuables. La figure de proue « grigne » ; la divinité de naguère se nomme désormais le « grignâ ». Et ce grignâ, c'est encore le formidable dragon qui se hérissait, aux temps héroïques, à l'avant des rouges drakkars des ancê-tres !...
Sans m'attarder à récrire une biographie détaillée — ce qui fut fait vingt fois, et trois fois au moins de la façon la plus sérieuse, la plus exacte, la plus claire, ■— ne sacrifiant à l'anecdote et au document que lorsqu'il faudra dire quelque chose de neuf, négli-geant aussi d'insister outre mesure sur la-fin cruelle de l'auteur d'Une vie— ce que d'autres firent peut- GUY DE MAUPASSANT : ' =r 31 être trop — je veux montrer ici que, type parfait du Normand d'hier et d'aujourd'hui, Guy de Maupas-sant eut, d'abord, la passion de la vie vécue violem-ment, puis,—grandissant à mesure que sa certitude d'être déçu toujours un peu plus — jusqu'à la Mort envisagée sans crainte mais avec mépris et dégoût, — l'amour cle la Gloire, inextinguible et dominant son existence toute entière— même lorsqu'il n'eut plus toute sa raison,
La passion de la vie violemment vécue, Mau-passant, comme tout Cauchois, la puisa autant dans la nature au milieu de laquelle il grandit, dans l'air qu'il respira, dans les produits de la terre et cle la nier dont il s'alimenta, que clans son hérédité tout entière. Qu'il soit né à Miromesnil ou à Fécamp, il a, dès sa naissance, aspiré l'air chargé d'iode et de sel qu'apportait le grand souffle du large; il a entendu le bruit des flots; il a peut-être vu les vagues dès que ses yeux s'ouvrirent, soit à travers les fenêtres du château loué par son père, un de ces châteaux tragiques « dont le vent d'équinoxe emporte au loin les tuiles pêle-mêle avec les feuilles des hêtraies », soit à travers les jeunes peu-pliers de la rue Sous-le-Bois qui se rue à l'assaut des lames cle fond et se prolonge par une jetée de granit. Il ne cessa de vivre entre Miromesnil, Yport, Fécamp, Etretat, Yvetot, Dieppe, Le Havre et Rouen pendant ses premières années — les années où l'être humain reçoit ses impressions les plus profondes, les seules qu'il retrouve dans la sénilité, alors que toutes les autres s'effacent, les années où les substances charnelle et cérébrale créées:par la famille se combinent avec celles du terroir pour former définitivement l'homme nouveau qui s'éla-bore. Ah! le drame intime de l'intelligence précoce qui prend fougueusement possession du monde! Il ne semble pas avoir été terrible, apparemment du moins, chez Maupassant enfant qui, conservant, sous la direction très intelligente et très douce de sa mère, une liberté à peu près absolue, tout d'abord put donner libre cours à son caractère et se déve-lopper sans obstacle, conformément à ses dons phy-siques et moraux. Il y avait beaucoup d'intelligence et un peu de cette force charmante qu'on appelle (pourquoi?) faiblesse maternelle, dans la méthode d'éducation employée par Mme de Maupassant à l'égard de son fils. Il y avait encore (et je dirais presque : surtout) une crainte très légitime et très excusable : Mme de Maupassant se souvenait du sort de son frère Alfred Le Poittevin et redoutait pour Guy une fin analogue : les petits des goélands ne vivent pas en cage!... La destinée d'Alfred Le Poittevin, mort, à trente-deux ans de n'avoir pu réaliser un seul de ses rêves, de n'avoir pu aimer la vie avec passion et de ne pouvoir satisfaire son appétit de gloire, cette destinée d'un jeune homme DEUXIÈME ANNEE. — N° 56. LE N GUY DE MAUPASSANT — '" "-'— 3b en qui Flaubert (c[ui s'y connaissait et le prouva) devinait un écrivain de la plus haute valeur, cette belle existence découragée, gaspillée, désespéré-ment déchiquetée, cette gloire perdue, détruite au moment de s'épanouir, obsédait la mémoire de la maman qui sut aussi être une mère.
C'est clans la correspondance d'Alfred Le Poitte-vin que se dévoile son âme. Attaché à sa province, il plaide. Il obtient des succès-— car il fait bien ce qu'il fait, en bon Normand, — qui ne l'indiffèrent point. Mais les besognes judiciaires entravent ses projets, lui apparaissent comme indignes de sa valeur et l'hu-milient (1). Il rêve, comme tous ses compatriotes, des plus naïfs, qui ne savent pas exprimer leurs sentiments, aux plus complexes qui s'analysent sans trêve et sans faiblesse ; « il exècre toutes les lâchetés contemporaines, l'ordinaire cle l'existence et l'ignominie des bonheurs faciles » (2), et il clame, il sanglote, il ricane tout cela dans sa pathétique correspondance, ce Fécampois prisonnier de sa ville (où il lui plaisait de revenir après être parti, comme tous les aïeux), ce goéland qui ne peut s'envoler (1) Il écrit à Flaubert, le 15 décembre 1842 (à 26 ans) :
o J'ai assez de besogne au Parquet pour donner à ce méchant « travail le meilleur de mes moments; après quoi, je me croise les « bras de lassilude, de dégoût et de pilié. Je crois en effet que, si nous « sommes de ce monde, nous ne sommes plus de ce siècle. Avons-- « nous quelque cbose a expier;? Je ne sais; mais le forfait doit être « grand, s'il est en raison de V embêtement de notre vie A »
(2) FlauberL vers l'horizon de chanvre et d'émeraude qu'il con-temple ou regrette tous les jours. Écoutez-le :
« ... Le flot que j'avais cru diriger m'emporte et la course triomphale que j'aurais voulu gagner se change en un naufrage vulgaire dont nul ne saura môme la place » (8 décembre 1842).
«... Je sors rarement, cle mon trou. J'entends le bruit de la mer à toute heure : c'est mon chant de nourrice. Le soir, je vois se lever la Grande Ourse ; j'attends que la lune paraisse, je la salue d'un bonsoir et au bout d'une heure je vais me coucher » (22 septembre 1842).
Or l'Orient, un Orient féerique, des paysages fabuleux, des Ganges inouïs, des hypogées millé-naires, pleines de vestiges horribles et cle trésors invraisemblables, hantent ses nuits et ses journées,
« Je ne pense qu'à cela, déclare-t-il, et si à 30 ans je ne mets pas le pied à l'êlrier, c'est que je serai bien changé ou bien malade » (8 mai 1844).
L'année suivante (voyant approcher impitoya-blement la trentaine), son découragement apparaît plus nettement.
« ... Si tu étais, toi, il y a deux ans, à Fontarabie, je t'apprendrai, par compensation, que j'étais il y a un.an à Fécamp, il y a deux ans à Fécamp, il y a trois ans pareillement, que m'y voici encore et toujours à la môme époque, et sic in in finit uni » (1845). GUY DE MAUPASSANT ~ - :rr 37
L'apathie va l'enliser? Non! La violence atavique aura raison quand même, dût s'ensuivre la Mort, la Mort méprisée tant qu'on vit à souhait, désirée quand tout espoir d'aventure, d'action ou de gloire s'envole, quand-la vie ne peut plus présenter aucun intérêt, fût-ce de curiosité. Et Le Poittevin se jette à la débauche comme un désespéré se jetterait à la mer. C'est une agonie volontaire, un suicide progressif et raisonné.
«... Je mène une vie très déréglée et je m'affaiblis beaucoup. J'étouffe. Assez fort pour ne pas agir contre ma volonté, je ne l'étais pas assez pour agir comme il eût fallu. Il me fallait le voyage, le mouvement et ne pas rester à croupir au coin du feu.
«... Il y a cela de fâcheux que mon estomac se fatigue et qu'il ne me paraît pas qu'avec un tel régime je sois appelé à faire cle vieux os ».
Le désespéré s'observe avec attention. La luci-dité cauchoise assiste à l'écroulement de cet orga-nisme fait pour l'activité, le voyage, l'aventure. Flaubert a beau répondre avec sagesse : « Pense, travaille, écris! » ; il a eu le voyage, luil — iln'est prisonnier que de lui-même, quand il veut l'être. Le Poittevin n'a même plus le goût de se souvenir et de retourner à sa Race comme il le faisait encore parfois, quatre ansplus tôt, clans cette lettre que tous 38 ====.: ___^= GUY RE MAUPASSANT les intellectuels de chez nous écrivirent (1) avant la trentaine :
«... Tout à l'heure, ne sachant que faire, j'ai ouvert la porte qui' donne sur la côte, j'ai tourné du côté de la ville, puis revenant brusquement, j'ai suivi la route des falaises en passant sous la chapelle. Le ciel était gris, la mer monotone. A mesure, cependant, que je la découvrais et que derrière les falaises s'en démasquaient d'autres, elle me plaisait, je ne sais pourquoi, mieux que si le soleil l'eût illuminée. Je me suis retrouvé fils
(1) Quoique ne voulant pas, je le répèle, transformer ce travail en une élude de littérature comparée, qu'il me soil permis de transcrire ici, entre autres, et pour illustrer mon affirmation, celle lettre écrite à Fécamp, comme celle de Le Poittevin, et dans la même rue près de quarante ans plus tard par Jean Lorrain. Elle est INÉDITE. Elle fui adressée à Oscar Mélénier :
... « Je suis avachi de chaleur et de bien-ûlre, et, les longs soirs de « tourmente et de neige, je me surprends à rêvasser seul devant les « bûches, la tôle appuyée au chambranle de la haute cheminée « sculptée, l'oeil amusé par les poutrelles du plafond vert de mer ou « le godel rouge de ma lampe d'église, heureux d'avoir chaud, de me <i sentir seul éveillé dans la grande demeure endormie, tandis que « les branches de houx entrelacées autour d'un grand landier de fer » craquent et se tordent il la chaleur de la flamme. Le vide et » l'inanilé du but poursuivi me semblent encore plus vides et plus « vains, et je me souviens presque avec effroi .de ce grand Paris « boueux qui m'a pris beaucoup de ma jeunesse et beaucoup de ma « santé. Les sinistres aventures réapparaissent ridicules et médio-- « cres, et je me demande avec pilié : Qu'est-ce que je vais faire là-bas?
<i Minuit sonne à Saint-Etienne, un minuit faible, à peine per-- « ceplible, étouffé dans l'air ouaté de neige...
« Je me couche,.. Et le lendemain, par la pluie battante, je suis « rôdant sur les quais puants et gluants de saumure, errant de « cabaret en cabaret, à la recherche d'un geste, d'une physionomie, « d'un coin de bouge même, qui me rappellent le Paris infâme et « sinistre dont j'avais la nausée la nuit même... « C'est du plat, du lerre-à-terre et de l'ennui en bouteille, tout <i l'à-côlé et le râlé de la vie... » GUY DE MAUPASSANT zm-.: =rr 39 du Nord, en traversant les brouillards, alors légers, des bruyères,et j'ai senti en moi quelque chose de l'ancienne vie des Scythes nomades. Je pensais à cela, quand la falaise à jour d'Etretat, se découpant sur l'horizon, m'a ramené à d'autres idées. Du haut de la roche où je domi-nais, il m'a semblé nous voir tous deux au jour déjàlom-tain où nous y avons été ensemble, marchant côte à côte sur le sable. Quel était ce moi soucieux et chagrin qui regardait de là cet autre moi, sinon plus gai, du moins plus jeune?... J'ai voulu qu'en nous la communion fût complète et je t'envoie la'moitié de ce souvenir. »
Et à trente-deux ans la mort arrive — enfin... et. déjà! Or, Maupassant ressemblait physiquement d'une façon saisissante à Alfred Le Poittevin. Sa mère ne fut ni la dernière, ni la seule à s'en aper-cevoir — avec quelle secrète angoisse ! — et la ressemblance s'accentua d'année en année, au point que Flaubert ne pourra se retenir d'écrire à Mme de Maupassant,' le 23 février 1873 :
«... Depuis un mois, je voulais l'écrire pour te faire une déclaration de tendresse à l'endroit de ton fils. Tu ne saurais croire comme je le trouve charmant, intelli-gent, bon enfant, sensé et spirituel, bref (pour employer un mot à la mode) sympathique. Malgré la différence de nos âges, je le régarde comme « un ami » et puis il me rappelle tant mon pauvre Alfred! J'en suis même parfois effrayé, surtout lorsqu'il baisse la tête en récitant des versl Quel homme c'était, celui-là!... » (1). (1) Correspondance, IV" série (Fasquelle), p. 145-146.
Et voilà peut-être la cause principale de la très grande et très salutaire liberté qui fut laissée à Maupassant durant sa jeunesse. Il semblait pres-que que Le Poittevin venait d'esquisser le destin-de Guy : il y a, hélas! des similitudes plus lointaines. La villa des Verguies, son beau jardin planté de tilleuls, cle houx, de bouleaux et de sycomores, d'au-bépines blanches qui luttaient, au printemps, de blancheur avec la maison vaste, ornée de meubles anciens légués par les aïeux, de bahuts, jadis découverts dans l'abbaye de Fécamp et chargés de vieux Rouens de prix, Dieu, que tout cela était beau, doux, cher, propre à faire approuver la maxime de Sainfe-Reuve :
Vivre, sachez-le bien, n'est ni voir, ni savoir :
C'est sentir, c'est aimer; aimer, c'est là tout vivre... mais, au-delà des chambres silencieuses, au-delà des aubépines fleuries, au-delà des bouleaux sveltes comme des jeunes filles, il y avait des jeunes filles moins sveltes que les bouleaux, peut-être, mais vivantes, des falaises moins blanches que les aubé-pines, mais si hautes, si abruptes, si pittoresques et l'immensité tumultueuse de la mer enchantée, éternellement changeante et jamais silencieuse (1)
(1) Maupassant n'oublia jamais le pays où il fut si heureux pendant ses premières années. Homme et homme célèbre, il y vécut de très belles années. Inventé par Alphonse Karr, la meilleure gloire d'Étrelat reste d'avoir formé, séduit et retenu Guy de Maupassant Du coup la maxime de Sainte-Beuve s'enfonçait, dans le lointain, dans l'avenir. Peut-être, plus tard, à l'heure où les marguerites de cimetière parent le front des hommes, serait-elle remise en honneur; — mais, en attendant il fallait regarder, sentir, Jean Lorrain a fixé le souvenir de cet Elrelal-là, avec lequel, hélas! l'Étrelat d'aujourd'hui n'a plus rien de commun : « Je n'ai connu, moi, que l'Étrelat de Maupassant et de Pierre « Decourcelle; Maupassant, l'enfant du Pays, petit-neveu de Le a Poittevin, le grand peintre, alors, d'Etretat; Maupassant dont La « Guilletle, la petite villa perdue au loin dans la vallée, était le « pèlerinage des belles dames de la côte et même d'ailleurs. Des « yachts vinrent de Deauville qui mouillèrent en rade, entre la « porte d'Aval et la porte d'Amont, tandis qu'une princesse et une « marquise authentiques, et du plus joyeux troisième Empire, « descendaient, en canot, rendre visite à l'auteur de Bel-Ami. Ce « Bel-Ami troubla tant de cerveaux de femmes! La prose sensuelle « et vigoureuse de Maupassant les louchait si juste en plein centre « de leur frissonnant organisme ! Pierre Decourcelle, le beau Pierre, a y faisait les délices de la plage; — puis c'était Marguerite Ugalde, « la petite Ugalde comme on l'appelait alors, patronnée par sa mère, « Mme Ugalde, la Galathée de l'Opéra-Comique.
« Cet Élretat-là est celui de Mme Monge, de Mme Moltet, les deux « maîtresses du château des Tilleuls, et de Mme Frébourg, l'Étretal « de La Passée où Maupassant rencontra Swinburne,.l'Étrelat de « l'hôtel Blanquet et des débuts de l'hôtel Iiauville. On y croisait « Landelle, les Goquelin, les de Joncières; M. Victor Desfossés y « étalait son luxe et Mme Camille Bloch, l'auteur A'Au loin, une « beauté classée à côté de Mme Goulhereau... »
« Je n'ai pas retrouvé cet lîlretat. L'arrivée du train qui dépose « maintenant les voyageurs en pleine vallée, ne vaut pas l'ancienne « roule départementale et le panorama des falaises. Comme elles « réapparaissent petites et laides, avec leur gazon brûlé, les deux « fameuses côtes d'Etretat! Après les profonds ombrages de la Côte « de Grâce, les frondaisons de Saint-Arnoud et les fraîcheurs « vertes de la roule d'Honfleur, ce petit vallon normand, sans rivière, « entre ses deux falaises pelées, a la sécheresse d'un coup de trique. « Oh! la végétation rabougrie des villas et la poussiéreuse aridité de « leurs pelouses plantées de tamaris!... C'est l'heure du bain : la « plage m'apparaîl resserrée et étouffante sous un envahissement de aimer, haïr, comprendre, vibrer cle toute sa chair, de toute son âme, cle tout son coeur, et librement chercher du nouveau, du pittoresque, de la beauté. « Vieillir sans rien trouver dont notre âme s'étonne, est-ce avoir vécu? »
A treize ans, il fallut rompre avec la belle oisi-veté, les merveilleux vagabondages — dire adieu à cette paresse apparente qui devait devenir si féconde, — et entrer au séminaire d'Yvetot qui, révo-lutionné par cet élève précoce, insoumis et d'une clairvoyance inquiétante, le rendit à sa mère ; — puis ce fut le lycée cle Rouen, l'internat... Oui, mais à Rouen il y avait Louis Bouilhet qui corri-geait si joliment les vers, il y avait aussi Flaubert; qui ne s'occupait pas encore de la direction litté-raire du jeune homme entièrement confié au poète de Meloenis, sous ce rapport. Et Maupassant tra-vaillait, en outre, avec ardeur, pour obtenir son H cabines. En fait de visages connus, je ne vois qu'Alexandre « Nathanson. Oh! l'ignoble tour moyen-âge dont on a écrasé la « falaise d'aval! La falaise est déshonorée, diminuée : on dirait « maintenant un portant de décor.On a gâté à plaisir tout ce paysage; « on me cite le nom du châtelain. C'est une guigne noire : ce mon-ii sieur est, déplus, l'acquéreur du château des Tilleuls, la belle pro-- « priélé de la famille Valois autrefois ouverte au public. L'accès en « est maintenant interdit aux promeneurs. C'est comme La Passée, « grande hêlraie, témoin de mes premiers essais de tennis en com-- « pagnie de si jolies Américaines... Constructions baroques, végétation « absente, falaises pelées et pelouses pareilles à de vieilles descentes « de lit, quel cadre ! La mer, il est vrai, est d'un bleu superbe, du « bleu glauque des fonds de tableaux de Baudry. » —RAITIF DE LA « BRETONNE. Pall Mail Semaine (Le Journal), 16 août 1898. GUY DE MAUPASSANT .r==rrrr==r=z=z::-r 43 baccalauréat qu'il eut sans aucune peine. Entre temps, aux vacances, à Étretat ou à Fécamp, son exubérance toujours évidente, mais réfrénée, se redonnait libre carrière. Un exemple, peu connu, parmi tant d'autres :
« Hervé de Maupassant, frère de Guy, conte Jean Lorrain, fut mon ami d'enfance, dans la petite ville de Normandie (1) où sa grand'mère, Mme Le Poittevin, habitait toute l'année une grande propriété voisine de la maison paternelle (2). J'allais souvent jouer avec Hervé dans le grand jardin en (errasse de la villa Le ■ Poittevin (Hervé déjà âgé cle deux ans plus que moi) (3) et quand Guy, son aîné, consentait à se mêler à nos jeux, c'était, je me souviens, pour nous faire des peurs abominables, nous attirer dans les communs où pas mal de chambres inhabitées et à peine meublées demeu-raient toujours closes, et là, enveloppé de couvertures, encapuchonné de draps de lit, il s'amusait de nos cris de détresse et cle nos fuites éperdues devant ses brusques irruptions de fantôme, goût de la terreur (4)
(1) Fécamp.
(2) Rue Sous-le-Bois, aujourd'hui quai Guy de Maupassant.
(3) Jean Lorrain (1855-1900) fait erreur : Hervé de Maupassant, né le 19 mai 1856 à Grainville-Ymauville, était moins âgé que lui d'une année.
(4) Détail assez nouveau pour ne pas dire inconnu : ... «' Les « phénomènes de suggestion, qui classaient l'évêque ou le roi dans « les saints du calendrier, envoyaient les Donalo etles.Baccus d'alors « à la geôle et de là au bûcher. En somme, à trois siècles de distance, « c'est un peu ce qui se renouvelle aujourd'hui entre nous et la « Faculté, comme me disait pas plus-lard qu'avant-hier un des « plus célèbres liseurs de pensées de ce temps, le belge Pickmann, « un roux exaspéré, à la barbe couleur de feu, bien- connu du et perversité de l'effroi, où s'ébauchait peut-être le germé du Horla » (1).
Nous retrouverons le même goût de l'agitation, du tumulte, de l'imprévu toujours, chez Guy de Maupassant fonctionnaire (prudence normande, car, à la vérité, ses 1.500 francs de surnuméraire ne lui étaient guère indispensables), et, pour connaître tous les détails de sa carrière administrative, lisez, dans : Aux confins de la politique (2), très aimable livre, les alertes pages consacrées par M. deMonzie à Maupassant fonctionnaire. Nous le retrouverons encore, ce goût, renforcé par la haine du bourgeois que soufflait Flaubert, chez le téméraire farceur qui, professant, par l'action directe la plus éner-gique, son dédain pour les « croyances absolues», les « immortels principes » et « tout l'arsenal des opinions communes ou élégantes », ameutait, jeune homme, la plage d'Etretat où il collectionnait sans y penser tant de documents qu'il utilisa dans ses oeuvres. Nous retrouvons enfin cette exubé-rance, cette vigueur passionnée dans toute son existence et, plus spécialement à l'époque de ses véritables débuts littéraires, dans ses exploits de « monde artiste oîi Guy de Maupassant lui servait, il y a deux « ans, de chaperon et d'introducteur. » JEAN LORRAIN. L'Événe-ment, 19 août 1889.
(1) RAITIF DE I.A BRETONNE : Pall Mail Semaine. [Le Journal, 15 novembre 1897).
(2) Bernard Grasset, éd. 1913, p. 158 à 180. canotier à Asnières, à Maisons-Laffitte, à Sartrou-ville, surtout chez la maman Levanneur (1), voire clans quelques-unes cle ces facéties un peu partout en général à Paris, et spécialement dans son « administration » du Chat-Noir, de laquelle il se repentit, •— ce qui créa un incident complè-tement ignoré jusqu'à présent et que je vais éclair-cir, à l'aide de quelques témoignages et documents inédits.
On a trop célébré l'illustre Cabaret du « Chat Noir », fondé par Rodolphe Salis, lieu de réunion d'un grand nombre de notoriétés d'hier et d'aujour-d'hui, pour que je m'y attarde autrement que pour rappeler que Salis, inventeur du Chat Noir, cabaret, créa en outre Le Chat Noir, hebdomadaire illustré, dont la collection forme à présent l'un des plus plai-sants et des plus variés répertoires du monde. Le Chat Noir hebdomadaire n'eut qu'un seul secré-taire cle la rédaction sérieux : le parfait romancier Edmond Deschaumes, l'auteur de l'Auteur Mon-- (1) La maman Levanneur est morte pauvre, en 1913, il l'âge de 87 ans. Maupassant habita assez longtemps chez elle, au second étage de la petite maison dans laquelle elle s'est éteinte. Il y recevait, déclarait-elle volontiers, « des grandes dames » et il y usait aussi de l'éther. La maman Levanneur racontait encore qu'elle faisait de timides reproches il son locataire quand elle le voyait « si mal pris de la tête et toujours l'éther à la main. »
Un jeune sculpteur, M. Berlhoud, résida également, voici quel-ques années dans celte maisonnette au bord de la Seine, devant le bateau-lavoir où Maupassant amarrait son as. Il fit un buste en plâtré du grand écrivain, qui décore maintenant la façade de la maison Levanneur. 40 —— m GUY DE MAUPASSANT dain, de la Petite Nèfle et surtout de La Kreutzer, son chef-d'oeuvre, qui est un chef-d'oeuvre. Au vrai, ce sérieux secrétaire cle la rédaction ne remplis-sait pas sa tâche avec une exactitude extrême,-.et Paul Eudel a pu constater qu'Henri Rivière, grand artiste à ses moments gagnés, et metteur en pages habile et ponctuel aux autres, châtia souvent de ses absences l'auteur de La Kreutzer en faisant paraître le journal avec cette modification dans la manchette : FEU EDMOND DESCHAUMES, secrétaire de la rédaction (1). C'est encore, d'ailleurs, par suite d'une absence, très excusable celle-là, que Deschaumes fut mêlé à l'incident que voici, rapporté cle mémoire, tel qu'il me l'a narré avec sa verve incisive et tranquille :
«Un soir, Guy cle Maupassant vint nous voir au premier cabaret du Chat Noir (celui du boulevard Rochechouart) et il fut introduit tout de suite dans la petite salle du fond, que Rodolphe Salis avait surnommée l'Institut.
11 existait, entre Maupassant et moi, d'excellents rap-ports de camaraderie, tout au moins. Nous nous étions connus à la Revue moderne et naturaliste, dirigée, par Harry Alis et Guy Tomel, et nous avions fait ensemble de délicieuses parties de canotage à Sartrouville, —cano-tages diurnes et nocturnes, au cours desquels Harry Alis nageur admirable, accomplissait de véritables exploits d'endurance et de vitesse, et où Félicien Champsaur
(1) Y. Revue Encyclopédique, 16 janvier 1897, p. 43. nous offrait, en intermèdes, ses derniers sonnets à Sarah ou à Grévin, tout comme, à un thé poétique offert par Mme la duchesse de Rohan.
« Maupassant était venu aussi dîner chez ma mère, toujours heureuse d'offrir à mes amis littéraires la plus cordiale hospitalité.
« Il s'assit à cette table autour de laquelle se réunis-saient presque tous les soirs Emile Goudeau, notre rédacteur en chef, Rollinal, Edmond Haraucour.t, Alphonse Allais, le génial et étrange Charles Gros, le délicieux Willette, l'inégalable chansonnier Jules Jouy, le compositeur. Fragerolle, pour ne citer que quelques-uns... Maupassant s'amusa beaucoup de l'aménagement et de la décoration de VInstitut. Puis on lui fit voir la collection de notre journal, qu'il feuilleta avec le plus vif intérêt. Or, à ce moment, Rodolphe Salis venait de se priver des services de son administrateur qui n'avait pas encore été remplacé (il ne le fut réellement jamais). L'idée chat-noiresque me vint de proposer à Maupassant d'accepter, en tout bien, tout honneur, des fonctions imaginaires et le titre vacant. Il s'amusa fort de l'idée et il souscrivit de tout coeur, en riant de ce bon et large rire de gars normand heureux de vivre que lui ont connu ses amis de jeunesse, à cette proposition d'un fumisme bien couleur locale. C'est ainsi que quelques numéros du Chat Noir ont porté sur la manchette cette mention de la plus superbe invraisemblance :
« Administrateur général : GUY DE MAUPASSANT » (1).
(1) V. la manchette du Chat-Noir, p'. 33.
« Au bout de quelques numéros, Guy de Maupassant m'écrivit au journal, — jugeant sans doute que la plai-santerie avait assez duré pour amuser et que, prolongée, ellepourrait lui nuire,— pour me prier tout amicalement de faire supprimer son nom. Or, Salis, avec sa placidité coutumière, décacheta sans hésiter ce billet, négligea de mè le faire parvenir, — (j'étais retenu au lit à cette époque par une forte bronchite) et n'en tint absolument aucun compte, — heureux de faire cette mauvaise blague à son administrateur général chimérique et démission-naire, en même temps qu'à son secrétaire de la rédac-tion, tout au moins aussi fantaisiste » .
« Maintenu dans ses fonctions d'administrateur malgré lui, Maupassant se mit en colère, — (ce qui était au moins excusable et plutôt justifié, n'est-il pas vrai?) — et m'écrivit une seconde lettre recommandée et, de l'adresse à la signature, libellée cle telle sorte que je dusse néces-sairement la recevoir (1).
(1) Voici cette lettre inédite. Adresse :
Monsieur Rodolphe Salis,
Directeur du Chat-Noir
84, Boulevard Rochechouart