BALZAC
LETTRES
La Vie à la Campagne.
J'AI été assez longtemps dans le monde, mais je n'ai vécu qu'autant que dura l'automne passé ; et parce qu'il n'est pas possible de faire revenir ces jours bienheureux et qui me furent si chers, je tâche le plus que je puis de les regoûter par le souvenir et par le discours. La liberté en laquelle je me trouvais, après une captivité de trois ans (j'appelle ainsi le séjour que j'avais fait à la ville), la pureté de l'air que je commençais à
(•) BALZAC (Jean-Louis GUEZ, seij;n€ur DE) né à Angoulême en 1594, mort en 1634. Après avoir étudié chez les jésuites et fait un voyage en Hollande, il fut emmené en Italie par le cardinal de La Valette, qui en fît son agent d'affaires à Rome. C'est alors que Balzac commença à écrire des lettres. Son premier recueil de lettres, publié en 1624, obtint un succès prodigieux dans toute l'Europe. Par le grand souci qu'il a%'ait de la correction, du nombre et de l'harmonie de la phrase, il a opéré dans la prose la même révolution que Malherbe dans la poésie. On lui dut ensuite le Privée (i63i), ouvrage qui fut censuré par la Sorbonne, puis le Socrnte chrétien (i652), sorte de dissertation sur l'excellence de la morale et de la religion. Après sa mort, on publia quelques ouvrages qui ajoutèrent encore à sa renommée : les Entretiem (16S7), et l'Aristippe (i658), qui est considéré comme son chef-d'œuvre.
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respirer, et que je recevais avidement, comme une nourriture qui m'était nouvelle, et la face riante de la campagne qui montrait encore sur soi une partie de ses biens et se parait des derniers présents qu'elle devait faire aux hommes, me donnaient des pensées si douces et si tranquilles que, sans être agité de l'émotion qu'excite la joie, j'avais tout le plaisir qu'elle cause.
Les autres maladies de l'âme plus importunes, qui tourmentent les cours et les assemblées, n'approchaient point de notre village. Je ne savais ce que c'était de craindre ni d'espérer, et ne connaissais plus le soupçon, la défiance, ni la jalousie. Toutes mes passions se reposaient, et celles d'autrui ne parvenaient point jusqu'à moi.
En cet état bien différent du tumulte d'où j'étais sorti, et sous la sérénité d'un ciel si bénin, il me semblait visiblement de renaître et d'assister au renouvellement de toutes les choses. Et à la vérité, quand nous aurions eu durant cette saison la direction du monde, et que nous eussions fait nous-mêmes les jours, nous n'en pouvions pas avoir de plus beaux ni dispenser l'ombre et la lumière, le froid et le chaud avec une plus égale mesure.
La première partie de l'après-dînée se pa.ssait en une conversation familière, d'où nous avions banni les affaires d'État, les controverses de la religion et les questions de philosophie. On ne se mettait point en peine d'accorder les princes chrétiens pour faire une ligue contre le Turc ; on ne débattait point à outrance qui était le plus grand capitaine, du marquis de Spinola ou du comte de Tilly. Personne ne réformait les royaumes, ni ne voulait changer leur gouvernement ; nous ne parlions que de la bonté de nos melons, de la récolte de nos blés et de l'espérance de nos vendanges.
Cinna.
Monsieur,
J'AI senti un notable soulagement depuis l'arrivée de votre paquet, et je crie miracle ! dès le commencement de ma lettre. Votre Cinna guérit les malades, il fait que les paralytiques battent des mains, il rend la parole à un muet, ce serait trop peu
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dire à un enrhumé. En efîet j'avais perdu la parole avec la voix ; et, puisque je les recouvre l'une et l'autre par votre moyen, il est bien juste que je les emploie toutes deux à votre gloire et à dire sans cesse : La belle chose ! Vous avez peur néanmoins d'être de ceux qui sont accablés par la majesté des sujets qu'ils traitent-, et ne pensez pas avoir rapporté assez de force pour soutenir la grandeur romaine. Quoique cette modestie me pi lise, elle ne me persuade pas, et je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous êtes trop subtil examinateur d'une composition universellement approuvée ; et s'il était vrai qu'en quelqu'une de ses parties vous eussiez senti quelque faiblesse, ce serait un secret entre vos muses et vous ; car je vous assure que personne ne l'a reconnue. La faiblesse serait de notre expression, et non pas de votre pensée : elle viendrait du défaut des instruments, et non pas de la faute de l'ouvrier ; il faudrait en accuser l'incapacité de notre langue.
Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à Paris, et ne l'avez point brisée en la remuant. Ce n'est point une Rome de Cassiodore, et aussi déchirée qu'elle était au siècle de Théodoric : c'est une Rome de Tite-Live, et aussi pompeuse qu'elle était au temps des premiers Césars. Vous avez même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les ruines de la répubUque, cette noble et magnifique fierté ; et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit et de son courage. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son pédagogue et l'avertissez de la bienséance quand elle ne s'en souvient pas. Vous êtes le réformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appui. Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebâtissez de marbre : quand vous trouvez du vide, vous le remplissez d'un chef-d'œuvre ; et je prends garde que ce que vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle.
La femme d'Horace et la maîtresse de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantements et les deux pures créatures de votre esprit, ne font-elles pas aussi les principaux ornements de votre poème ? Et qu'est-ce que la saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre façon? Je ne m'ennuie point depuis quinze jours, de considérer celle que j'ai reçue la dernière. Je l'ai fait admirer à tous les habiles de notre province ; nos orateurs et nos