BALZAC
poètes en disent merveilles, mais un docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le haut style, en parle certes d'une étrange sorte ; et il n'y a point de mal que vous sachiez jusqu'où vous avez porté son esprit. Il se contentait le premier jour de dire que votre Émihe était la rivale de Caton et de Brutus dans la passion de la liberté. A cette heure il va bien plus loin. Tantôt il la nomme la possédée du démon de la république, et quelquefois la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable furie. Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre Romaine, mais elles ne sont pas sans fondement. Elle inspire en effet toute la conjuration et donne chaleur au parti par le feu qu'elle jette dans l'âme du chef. Elle entreprend, en se vengeant, de venger toute la terre ; elle veut sacrifier à son père une victime qui serait trop grande pour Jupiter même. C'est à mon gré une personne si excellente que je pense dire peu à son avantage de dire que vous êtes beaucoup plus heureux en votre race que Pompée n'a été en la sienne ; et que votre fille Emilie vaut sans comparaison davantage que Cinna, son petit-fils. Si celui-ci même a plus de vertu que n'a cru Sénèque, c'est pour être tombé entre vos mains, et à cause que vous avez pris soin de lui. Il vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa dignité. L'empereur le fit consul, et vous l'avez fait honnête homme ; mais vous l'avez pu faire par les lois d'un art qui orne la vérité, qui permet de favoriser en imitant, qui quelquefois se propose le semblable, et quelquefois le meilleur. Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux finir ma lettre et conclure par les protestations ordinaires, mais très sincères et très véritables, que je suis, etc.
{Lettre à Corneille, 1640.)
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i5g5'i65o VAUGELAS'
Remarques sur la langue française.
CE ne sont pas ici des lois que je fais pour notre langue de mon autorité privée ; je serais bien téméraire, pour ne pas dire insensé ; car à quel titre et de quel front prétendre un pouvoir qui n'appartient qu'à l'usage, que chacun reconnaît pour le maître et le souverain des langues vivantes ? Il faut pourtant que je m'en justifie d'abord, de peur que ceux qui condamnent les personnes sans les ouïr ne m'en accusent, comme ils ont fait cette illustre et célèbre compagnie, qui est aujourd'hui l'un des ornements de Paris et de l'éloquence française. Mon dessein n'est pas de réformer notre langue, ni d'abolir des mots, ni d'en faire, mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et, s'il est douteux ou inconnu, de l'éclaircir et de le faire connaître. Et tant s'en faut que j'entreprenne de me constituer juge des différends de la langue, que je ne prétends passer que pour un simple témoin, qui dépose ce qu'il a vu et ouï, ou pour un homme qui aurait fait un recueil d'arrêts qu'il donnerait au public. C'est pourquoi ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques et ne s'est pas chargé du frontispice fastueux de décisions, ou de lois ou de quelque autre semblable ; car encore que ce soient' en eflfet des lois d'un souverain qui est l'usage, si est-ce que outre l'aversion que j'ai à ces titres ambitieux, j'ai dû éloigner de moi tout soupçon de vouloir établir ce que je ne fais que rapporter.
Pour le mieux faire entendre, il est nécessaire d'expliquer ce que c'est que cet usage, dont on parle tant, et que tout le monde appelle le roi ou le tyran, l'arbitre ou le maître des langues ; car
(•) VAUGELAS (Claude Favre, baron DE PÉROGES, seigneur DE), né à Meximieux en Bresse en i5gS , mort à Paris en i65o. S'étant rendu à Paris, il s'attacha, comme chambellan , à Gaston d'Orléans. A partir de 1639, Richelieu lui fit servir une pension de 2.000 livres pour aider l'Académie française à venir à bout du Dictionnaire. Il avait été admis dans la Compagnie en 1634. Il avait publié ses Remarques sur la langue française en 1647. Vaugelas a aimé passion* nément la langue française, à laquelle il a consacré sa vie.
si ce n'est autre chose, comme quelques-uns se l'imaginent, que la façon ordinaire de parler d'une nation dans le siège de son empire, ceux qui y sont nés et élevés n'auront qu'à parler le langage de leurs nourrices et de leurs domestiques pour bien parler la langue de leur pays ; et les provinciaux et les étrangers, pour la bien savoir, n'auront aussi qu'à les imiter. Mais cette opinion choque tellement l'expérience générale qu'elle se réfute d'elle-même, et je n'ai jamais pu comprendre comme un des plus célèbres auteurs de notre temps a été infecté de cette erreur. Il y a sans doute deux sortes d'usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'éhte des voix, et c'est véritablement celui que l'on nomme le maître des langues, celui qu'il faut suivre pour bien parler, et pour bien écrire en toutes sortes de styles. (Préface.)
DESCARTES* i5g6-i65o