CARDINAL DE RETZ
qui était à sa portée ; mais son bon sens, et très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité dé" moeurs qui est admirable, devait compenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle, mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive ; je ne la puis donner à la stérilité de son jugement ; car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat. Il n'a jamais été pax lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile s'était tourné dans les affaires en air d'apologie ; il croyait toujours en avoir besoin : ce qui, joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi à la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de chercher à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût pu, pour le courtisan le plus p>oh et pour le plus honnête homme, à l'égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle.
Les Fantômes.
... L'ON s'amusa tant que la petite pointe du jour (c'était dans les plus grands jours de l'été) commençait à paraître quand l'on fut au bas de la descente des Bons-Hommes.
Justement au pied le carrosse s'arrêta tout court. Comme j'étais à l'une des portières avec M^^^ de Vendôme, je demandai au cocher pourquoi il s'arrêtait, et il me répondit avec une voix fort étonnée : « Voulez-vous que je passe par-dessus tous ces diables qui sont là devant moi ?» Je mis la tête hors de la portière, et, comme j'ai toujours eu la vue fort basse, je ne vis rien. M™« de Choisy, qui était à l'autre portière avec M. de Turenne, fut la première qui aperçut du carrosse la cause de la frayeur du cocher : je dis du carrosse, car cinq ou six laquais qui étaient derrière criaient : « Jésus ! Maria ! » et tremblaient déjà de peur. M. de Turenne se jeta en bas du carrosse aux cris de M°>« de Choisy. Je crus que c'étaient des voleurs. Je sautai
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aussitôt hors du carrosse, je pris l'épée d'un laquais, je la tira) et j'allai- joindre de l'autre côté M. de Turenne, que je trouvai regardant fixement quelque chose que je ne voyais point. Je lui demandai ce qu'il regardait, et il me répondit en me poussant le bras et assez bas : « Je vous le dirai, mais il ne faut pas épouvanter ces femmes, » qui, dans la vérité, hurlaient plutôt qu'elles ne criaient. Voiture commença un oremus. Vous connaissez peut-êt-e les cris aigus de M™« de Choisy ; M^ie de Vendôme disait son chapelet ; M^^^ de Vendôme voulait se confesser à M. de Lisieux, qui lui disait : « Ma fille, n'ayez point de peur, vous êtes en la main de Dieu. » Le comte de Brinon avait entonné bien dévotement, à genoux, avec tous nos laquais, les litanies de la Vierge. Tout cela se passa, comme vous pouvez vous imaginer, en même temps et en moins de rien. M. de Turenne, qui avait une petite épée à son côté, l'avait aussi tirée, et, après avoir un peu regardé, comme je vous l'ai déjà dit, il se tourna vers moi de l'air dont il eût donné une bataille, et me dit ces paroles : « Allons voir ces gens-là ! — Quelles gens ? » lui répondis-je ; et, dans le \Tai, je croyais que tout le monde eût perdu le sens. Il me répondit : « Efiectivement, je crois que ce pourrait bien être des diables. »
Comme nous avions déjà fait cinq ou six pas du côté de la Savonnerie, et que nous étions par conséquent plus proches du spectacle, je commençai à entrevoir quelque chose, et ce qui m'en, parut fut une longue procession de fantômes noirs, qui me donna d'abord plus d'émotion qu'elle n'en avait donné à M. de Turenne. Je fis deux ou trois sauts vers la procession ; les gens du carrosse, qui croyaient que nous étions aux mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne fut pourtant pas eux qui eurent le plus de frayeur. Les pauvres augustins réformés et déchaussés, que l'on appelle les capucins noirs, qui étaient nos diables d'imagination, voyant venir à eux deux hommes qui avaient l'épée à la main, l'eurent très grande, et l'un d'eux, se détachant de la troupe, nous cria : « Messieurs, nous sommes de pauvres religieux, qui ne faisons de mal à personne, et qui venons de nous rafraîchir un peu dans la rivière pour notre santé. » Nous retournâmes au carrosse, M. de Turenne et moi, avec les éclats de rire que vous pouvez vous imaginer.
BUSSY-PABUTIN* i6iS-i6g3
Portrait de Condé.
LE prince Tiridate avait les yeux vifs, le nez aquilin, les joues creuses et décharnées, la forme du visage longue et la physionomie d'un aigle ; les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres, l'air négligé et peu de soin de sa personne, la taille belle. Il avait du feu dans l'esprit, mais il ne l'avait pas juste. Il riait beaucoup et fort désagréablement. Il avait le génie admirable et particulièrement p>our la guerre : le jour du combat, il était fort doux à ses amis, fier aux ennemis ; il avait une netteté d'esprit, une force de jugement et une facilité sans égale. Il avait de la foi et de la probité aux grandes occasions, et il était né insolent et sans égards ; mais l'adversité lui avait appris à vivre.
Portrait de Turenne.
HENRI DE LA TOUR, vicomte de Turenne, était d'une taille médiocre, large d'épaules, lesquelles il haussait de temps en temps en parlant ; ce sont de ces mauvaises habitudes que l'on prend d'ordinaire faute de contenance assurée. Il avait
(•) BUSSY (Rotjer DE Rabutin, comte de), né à Epiry en 1618, mort à Autun en 1693. En i635 il entra dans la carrière militaire. Pendant la Fronde, après avoir pris tout d'abord le parti des princes, il se rangea du côté de la cour, sous les ordres de Turenne, en qualité de mestre de camp de la cavalerie légère, charge qui lui (M>rmit de coopérer a la bataille des Dunes, où il eut l'honneur d'obliger Condé à battre en retraite. Ce succès lui donna du relief; mais il compromit tout par sa participation a l'orgie du château de Roissy, où, le jour du vendredi s.iint, un petit cochon de lait avait, dit-on, été baptisé. Enfermé à la Bastille, puis envoyé en exil dans ses terres, il y composa {'Histoire amoureuse des Gaules, elle lui aliéna pour longtemps Louis XIV, qui ne consentit à le revoir à la cour qu'en 1682 ; outre son Histoire amoureuse des Gaules, Bussy a laissé des Mémoires ; ime Histoire abrégée de Louis le Grand ; un Discours à ses enfants, enfin une volumineuse correspondance, qui a été publiée en 1697.