BUSSY-RABUTIN
les sourcils gros et assemblés, ce qui lui faisait une figure malheureuse. Il s'était trouvé en tant d'occasions à la guerre qu'avec un bon jugement qu'il avait et une application extraordinaire, il s'était rendu le plus grand capitaine de son siècle. A l'ouïr parler dans un conseil, il paraissait l'homme du monde le plus irrésolu ; cependant, quand il était pressé de prendre son parti, personne ne le prenait ni mieux ni plus vite. Son véritable talent, qui est, à mon avis, le plus estimable à la guerre, était de rétablir une affaire en méchant état. Quand il était le plus faible en présence des ennemis, il n'y avait point de terrain d'où, par un ruisseau, par une ravine, par un bois, ou par une éminence, il ne sût tirer quelque avantage. Jusqu'aux huit dernières années de sa vie, il avait été plus circonspect qu'entreprenant. Sa puissance venait de son tempérament et sa hardiesse de son expérience. Il avait une grande étendue d'esprit, capable de gouverner un État aussi bien qu'une armée. Il n'était pas ignorant des belles- lettres ; il savait quelque chose des poètes latins, et mille beaux endroits des poètes français : il aimait assez les bons mots et s'y connaissait fort bien. Il était modeste en habits et même en expressions. Une de ses grandes qualités était le mépris du bien. Jamais homme ne s'est si peu soucié d'argent que lui. Il aimait assez les plaisirs de la table, mais sans débauche ; il était de bonne compagnie ; il savait mille contes ; il se plaisait à les faire, et il les faisait fort bien. Les dernières années de sa vie il fut honnête et bienfaisant : il se fit aimer et estimei: également des officiers et des soldats ; et sur la gloire il se trouva enfin si fort au-dessus de tout le monde que celle des autres ne pouvait l'inconmioder.
XVIl' SIÈCLE (prose)