‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 16 sur 52 · PENSÉES · texte numérisé non relu

PENSÉES

Grandeur et misère de l'homme.

QUE l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'en-

(•) PASCAL (Bl.-iise), né à Clermont-Ferrand en i623, mort à Paris en i66j. Son père, Etienne Pascal, était président en la cour des aides de Clermont. Il fut élevé par lui et grandit au milieu de ses deux soeurs : Gilberte et Jacqueline. En i63i Etienne Pascal, ayant vendu sa charge, se retirait à Paris pour se consacrer à l'éducation méthodique de son fils, qui faisait pressentir son génie, en retrouvant par lui-même, à douze ans, les premiers (héorènies de la géométrie, en composant à seize ans un Traité sur Us sections coniques, en inventant une machine arithmétique (16401642).

En 1639 Etienne Pascal fut nommé intendant à Rouen : C'est là que Biaise embrasse la doctrine de Jansénius (1646); il convertit son père et •es soeurs. Pendant ces mêmes années (1646-1649), il fait sur la pesanteur de l'air des expériences célèbres qui confirment celles de Torricelli, publie (1647) ses Nouvelles expériences touchant le vide et travaille à son Traité du vide, dont il nous reste un fragment de préface : de l'Autorité en matière de philosophie.

La famille Pascal retourne à Paris en 1649. Biaise, âgé de vingt-six ans, malade par excès de travail, trouve dans les divertissements mondains un

vironnent ; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers ; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit ; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plus tôt de concevoir que la natiu-e de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'im trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature • et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer

remède à l'ennui. Grâce à son jeune ami, le duc de Roannez, il est introduit dans la société. Pascal étudie maintenant le cœur humain : il écrit le Discours sur les passions de l'amour (1652-1653). Cependant il ne néglige pas les mathématiques : il s'occupe du calcul des probabilités, il écrit le Traiii du triangle arithmétique; il invente la brouette et le baquet (1649-1654).

Mais cette vie mondaine ne peut longtemps satisfaire l'âme de PascaL Plusieurs événements le précipitent vers une conversion définitive : une santé chancelante, un accident au pont de Neuilly, et surtout l'influence de sa sœur Jacqueline. L'extase de la nuit du 23 novembre i654 donne Pascal à Dieu, « renonciation totale et douce ». Pascal, à trente-deux ans, ae retire à Port-Royal.

La vie de Pascal est alors traversée par une lutte inattendue. A la suite de démêlés entre Amauld et les jésuites, .et d'une menace de censure par la Sorbonne, Pascal accepte la charge de défendre publiquement la cause de Port-Royal contre les jésuites, et publie, de 1656 à lôS", les Provinciales, dix-huit lettres anonymes qui eurent un grand retentissement. Il revient une dernière fois à la science pour résoudre le problème de la roulette et jeter les bases du calcul infinitésimal. Au milieu de. souffrances atroces et de mortifications volontaires, il jette sur le papier, pendant trois ans, ses idées et ses projets en vue d'une Apologie de la religion chrétienne : ce sera les Pensées. Il écrit le douloureux et sublime Mystère de Jésus. Seul contre tous ses amis de Port-Royal, il résiste au pape, qui a condamné la théorie de Jansénius sur la grâce. Il meurt eu pleine possession de son génie à trenteneuf ans.

la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix.

Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir làdedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du n^ant où l'on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.

Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant : un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d'oii il est tiré, et l'infini où il est englouti.

Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir étemel de ne connaître ni leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ?

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