M'"-' DE MOTTEVILLE
MÉMOIRES
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Seconde Journée des Barricades.
QUAND les Parisiens eurent perdu de vue Broussel, les voilà tous comme des forcenés, criant par les rues qu'ils sont perdus, qu'ils veulent qu'on leur rende leur protecteur, et qu'ils mourront tous de bon cœur pour sa querelle. Ils s'assemblent, ils tendent toutes les chaînes des rues, et, en pou d'heures, ils mirent des barricades dans tous les quartiers de la ville. La reine, avertie de ce désordre, envoie feu maréchal de La Meilleraye par les rues pour apaiser le peuple et lui parler de son devoir. Le coadjuteur de Paris, qui, par une ambition démesurée, avait des inclinations bien éloignées de vouloir travailler à remédier à ce mal, y fut envoyé aussi, mais voulant cacher cette pente qu'il avait à souhaiter quelque nouveauté, il sortit à pied avec son camajl et son rochet, et, se mêlant parmi la foule, prêche le peuple, leur crie la paix, et leur remontre l'obéissance qu'ils doivent au roi, avec toutes les marques d'une affection à son service tout à fait désintéressée. Peut-être môme qu'il agissait de bonne foi en cette rencontre ; car, comme son désir était seulement d'avoir part aux grandes affaires par quelque voie que ce pût être, si, par celle-ci, il eût pu entrer dans les bonnes grâces de la reine et se rendre nécessaire à l'État, son ambition
(•) MOTTEVILLE (Françoise Bertaut. dame Langlois de), née à Paris vers 1621, morte en 1689. ^^ "^39 ^"* épousa Nicolas Langlois, seigneur de Motteville , premier président de la cour .des comptes de Rouen , Agé alors de quatre-vingts ans. Veuve en 1641, elle mena, au milieu des dangers de la cour, une vie irréprochable. En 1643 elle prit, auprès de la reine Anne d'Autriche, la fonction qu'avait occupée sa mère durant plusieurs années. Elle se fit remarquer par son dévouement pour sa maîtresse, et resta en charge jusqu'à la mort de la souveraine (1666). Elle passa dès lors dans la
retraite le reste d'une vie modeste et noble, s'occupant d'œuvres de piété
et de la rédaction de ses Mémoires,
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était satisfaite ; il n'en aurait pas pris une autre. Le peuple, à toutes les paroles qu'il leur dit, répondit avec respect pour sa personne, mais avec audace et emportement contre ce qu'ils devaient au nom du #oi, demandant toujours leur protecteur, avec protestation de ne s'apjiiser jamais qu'on ne le leur rende ; et, sans trop considérer ce qu'ils devaient au grand maître, le maréchal de La Meîlleraye, ils lui jetèrent des pierres, le chargèrent de mille injures, et, en le menaçant, firent des imprécations horribles contre la reine et son ministre. On peissa toute cette journée dans l'espérance que ce tumulte pourrait s'apaiser, mais avec beaucoup de crainte qu'il ne s'augmentât. On tint conseil au Palais-Royal à l'ordinaire, et nous y demeurâmes paisiblement, riant et causant, selon notre coutume, de mille fariboles, car, outre qu'en telles occasions personne ne veut dire ce qu'il pense et ne veut paraître avoir peur, nul aussi ne veut être le premier à pronostiquer le mal. Plusieurs personnes, en efiet, vinrent trouver la reine, qui, légèrement et sur de fausses apparences, lui dirent que ce n'était rien et que toutes choses s'apaisaient. Les rois se flattent aisément ; notre régente était de même, qui, étant née avec un courage intrépide, se moquait des émotions populaires et ne pouvait croire qu'elles pussent causer de mal considérable. Sur le soir le coadjuteur revint trouver la reine de la part du peuple, forcé de prendre cette commission, poux lui demander encore une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu'ils disaient, si on le leur refusait, à le ravoir par force. Comme le cœur de la reiue n'était pas susceptible de faiblesse, qu'il paraissait en elle un courage qui aurait pu faire honte aux plus vaillants, et que, d'ailleurs, le cardinal ne trouvait p?,s son avantage à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur s'en retourna sans réponse. Un de ses amis, et un peu des miens, qui, peut-être aussi bien que lui, n'était pas dans son âme au désespoir des mauvaises aventures de la cour, me dit à l'oreille que tout était perdu, et qu'on ne s'amusât point à croire que ce n'était rien, que tout était à craindre de l'insolence du pejple, que déjà les rues étaient pleines de voix qui criaient contre la reine, et qu'il ne croyait pas que cela se pût apaiser aisément.
La nuit qui survint là-dessus les sépara. tous et confirma la reine dans sa créance que l'aventure du jour n'était nullement à craindre. Elle tourna la chose en raillerie et me demanda au sortir du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n'avais pas eu grand' peur. Cette princesse me faisait une continuelle
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guerre de ma poltronnerie : si bien qu'elle me fit l'honneur de me dire gaiement qu'à midi, peu après son retour du Te Deum, quand on lui était venu dire le bruit que le peuple commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur que j'aurais au moment où j'entenJiais cette nouvelle si terrible, et ces grands mots de chaînes tendues et de barricades. Elle avait bien deviné : car j'avais pensé mourir d'étonnement quand on me vint diie que Paris était en arrnes, ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le séjour du délice et des douceurs, on pût voir la guerre ou des barricades autre part que dans l'histoire d'Henri III. Enfin cette plaisanterie dura tout le soir, et, comme j'étais la moins vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur moi.
Fermeté de la reine Anne d'Autriche.
SUR les sept ou huit heures du soir, on vint dire à la reine que le peuple paraissait vouloir se taire ; ce qui l'obligea de songer à se mettre au lit. Elle avait besoin de se reposer des fatigues et des cruelles inquiétudes qu'elle avait senties, malgré sa tranquillité ordinaire.
Elle était à peine assise à sa toilette pour se déshabiller que le bruit de la rue Saint-Antoine, qui était répandu par Paris, recommença tout de nouveau dans la rue Saint-Honoré, avec beaucoup plus de frayeur pour la cour que celle du jour ; car la nuit les choses paraissent plus fâcheuses et donnent beaucoup plus d'inquiétudes. Il y avait eu des gens assez méchants pour jeter des billets par les rues et dans les places publiques, qui conseillaient aux bourgeois de prendre les armes, et qui les avertissaient charitablement qu'il y avait des troupes aux environs de Paris, avec avis certain que la reine voulait enlever le roi, ensuite les faire saccager pour les punir de leurs révoltes.
L'alarme fut plus grande parmi le peuple, et le Palais-Royal en eut sa part. On vint dire à la reine tout Ubrement qu'elle n'était plus en sûreté dans cette maison, sans fossés, ni sans gardes. On lui apprit qu'i' y avait des troupes de bourgeois mêlés de canaille qui disaient tout haut qu'ils voulaient le roi ; que leur résolution était de l'avoir entre leurs mains pour le garder eux-mêmes à l'hôtel de ville ; qu'ils voulaient les clefs
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des jKjrtes de la ville, de peur qu'on ne l'enlevât ; que, lui hors du Palais-Royal, ils ne se souciaient guère du reste, et que volontiers ils y nâettraient le feu.
Sur ces horribles menaces, nous commençâmes tous à craindre pour elle et pour nous, soit pour sa personne, soit pour les nôtres, soit enfin pour nos maisons, qui, étant voisines de la cour, couraient grand risque d'être pillées. Chacun lui apprit alors le péril où elle était et les insolences que le peuple dîsait contre elle ; car on flatte les rois jusqu'à l'extrémité ; mais aussi, quand le masque est levé, on ne les épargne pas. Jarzé, nouveau capitaine des gardes, sur ce qu'elle montra quelques regrets d'avoir renvoyé les gardes, lui dit avec ostentation : « Madame, nous sommes ici une poignée de gens jqui mourrons à votre porte. » Mais, comme ces offres avaient plus de beauté que de force, elle les reçut plutôt comme des marques du mauvais état où elle était que comme un remède capable de la consoler des maux qu'elle avait sujet de craindre.
Il fallut qu'elle en cherchât la guérison dans sa propre fermeté ; car M. le Cardinal était si rempU de trouble et d'efiroi qu'elle n'en recevait nul secours. Dans cet instant elle connut bien clairement tout ce qui pouvait lui arriver. Elle le sentit, et la rougeur qui lui monta au visage sur le compliment de Jarzé nous le fit assez connaître. Mais je dois lui rendre ce témoignage, qu'après avoir observé ses paroles, ses sentiments et ses actions, je ne vis en elle nulle marque de faiblesse. Au contraire, elle demeura toujours également constante et ferme et parut dans ce moment très digne de ses grands aïeux, et parler en petite-fille de Charles-Quint, qui joignit par sa dernière retraite la piété à ses héroïques vertus. Elle répondit à ceux qui lui disaient les choses du monde les plus effroyables ces belles paroles, dont il me souviendra toute ma vie : « Ne craignez point. Dieu n'abandonnera pas l'innocence du roi ; il faut se confier en lui. »
Quand je l'entendis parler ainsi, je fus honteuse, je l'avoue, d'avoir crti que sa tranquillité pouvait être quelquefois causée par l'ignorance du péril. Je l'en avais soupçonnée, parce qu'en effet les rois ne voient jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. La vérité, que les poètes et les peintres représentent nue, est toujours devant eux habillée de mille façons ; et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode que celle-là en chang/c quand elle va dans les palais des rois.
En cette occasion cette grande princesse n'a pu être accusée
d'aveuglement. Elle sentit si fortement l'état où elle était qu'elle en fut peu après malade. Mais son âme, plus forte que son corps, la soutint avec tant de fermeté qu'elle aurait eu honte de montrer ce que la nature n'avait pu éviter de lui faire souffrir. Et cette honorable fierté fut si grande en elle qu'elle l'empêcha de donner à ses chagrins d'autres témoins que les horreurs de la nuit. Elle se contenta en notre présence de demander sans trouble des nouvelles de ce qui arrivait de temps en temps, sans rien oublier néanmoins de tout ce que le soin et la prévoyance pouvaient apporter pour remédier à des maux si e.xtraordinaires et si redoutables, dans lesquels elle ne trouvait conseil ni assistance de qui que ce fût, pas même de son ministre, qui crut alors qu'il serait obligé de quitter la France.