SUR LES GRANDS JOURS D'AUVERGNE
Les Paysans durant les Grands Jours.
ON remarqua dans la poursuite de cette affaire que les paysans étaient fort hardis, et qu'ils déposaient volontiers contre les nobles lorsqu'ils n'étaient point retenus par la crainte. Si l'on ne leur parle avec honneur et si l'on manque à les saluer civilement, ils en appellent aux Grands Jours, menacent de faire punir et protestent de violence. Une dame de la campagne se plaignait que tous ses paysans avaient acheté des gants et croyaient qu'ils n'étaient plus obUgés de travailler, et que le roi ne considérait plus qu'eux dans son royaume. Lorsque des personnes de qualité, d'esprit et de fort bonnes mœurs, qui ne
(•) FLÉCHIER (Valentin-Esprit), né à Pernes (comtat d'Avignon), en 1632, mort à Montpellier en 17 10. Elevé à Tarascon par un oncle qui était supérieur des frères de la Doctrine chrétienne, il entra dans cet ordre et y acquit une précoce réputation par l'élégance de son style et sa facilité à tourner les vers latins. Entré comme précepteur chez le conseiller d'État Caumariin, il l'accompagna, en 1665, a Clermont, où se te naient les Grands Jours d'Auvergne ; il écrivit à ce propos une piquante relation de voj'age. Pon après il fut nommé lecteur du Dauphin. Vtis cette époque il se lança dans la prédication et il y obtint pendant une vingtaine d'années un grand succès. II excella surtout dans l'orai.-^on funèbre et se mesura plusieurs fois avec Bossnet {Oraisons funèbres lie Mnrie-Thérèse, de Michel Le Tellier). Eu 1673, il .iv.iitcté reçu à l'Académie, le même jour que Racine. Nommé évêque de Lavaur (1685), il fut transféré à Nimes en 1687, dans un poste difficile, qu'il occupa jubqu'.i sa mort.
Fléchier est surtout un charmant écrivain. On cite habituellement comme le meilleur de ses ouvrages son Oraison funèbre de Turenne ; mais c'es'. surtout dans les profanes Mémoires sur les Grands Jours ieiiits à Clermont en r66^ qu'il est vraiment lui-même.
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craignaient point la plus sévère justice, et qui s'étaient acquis la bienveillance des peuples, venaient à Clermont, ces bonnes gens les assuraient de leur protection, et leur présentaient des attestations de la vie et moeurs, croyant que c'était une dépendance nécessaire, et qu'ils étaient devenus seigneurs, par privilège, de leurs seigneurs mêmes. Ils étaient encore persuadés que le roi n'envoyait cette compagnie que pour les faire rentrer dans leurs biens, de quelque manière qu'ils les eussent vendus, et sur cela ils comptaient déjà pour leur héritage tout ce que leurs ancêtres avaient vendu, remontant jusqu'à la troisième génération. Ces simplicités, qui faisaient rire ceux qui ne s'y trouvaient point intéressés, donnaient une fâcheuse contrainte à ceux qui y avaient quelque part, parce qu'il fallait soufifrir des insolences auxquelles ils n'étaient pas accoutumés et réprimer des promptitudes qu'ils n'avaient pas accoutumé à réprimer, lorsqu'ils voyaient la justice plus éloignée. Celui qui s'en trouva le plus incommodé fut M. de Chazeron, qui est un homme assez considérable dans la province, et dont on n'a pu faire aucune plainte. Un de ses sujets, fort avare et fort mutin, se souvenant qu'il avait appris par tradition dans sa famille que son bisaïeul ou trisaïeul avait autrefois vendu quelque pré ou quelque vigne au grand-père de ce gentilhomme, le vint trouver dans sa maison, et lui demanda la restitution de son bien. Ces demandes ne sont jamais agréables ; mais quand elles sont injustes et sans fondement, elles excitent la colère des plus modérés. Il lui représenta que le temps de la restitution était venu, qu'après en avoir joui injustement, le roi envoyait des gens qui ne le craignaient pas et qui rendraient bonne justice. On lui répondit qu'il se trompait ; que ce qu'il demandait n'était pas juste, et que si ses ancêtres avaient vendu leur champ, les siens aussi l'avaient payé. Cette raison ne parut pas trop convaincante à ce bonhomme, qui se mit sur sa rustique fierté, et enfonçant son chapeau, et s'approchant avec emportement, et mettant sa main gauche à son côté, et faisant un geste menaçant de la droite : « Vous me le rendrez, disait-il, et les Grands Jours... » Le paysan aurait été plus sage en un autre temps, et le seigneur l'aurait été moins, mais la peine où l'on voyait ceux qui étaient accusés faisait craindre ceux qui ne l'étaient pas. Aussi toute la punition qu'il osa faire de cette hardiesse fut de lui jeter son chapeau par terre, et de l'avertir de se tenir dans le respect. Mais ce misérable, entrant en fureur, lui commandait de lui ramasser son chapeau, ou qu'il lui en coûterait la tête. La chose
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en vint au point que le gentilhomme, craignant de s'emporter et se méfiant de sa patience, en un temps où il fallait éviter toute sorte de reproche, lui releva son chapeau, et lui en ayant donné quelques coups, trouva à propos de monter à cheval et de venir faire ses plaintes à M. le président. Tant le peuple se flatte ici des Grands Jours, et tant la noblesse les craint !
Aventure arrivée à Scudéry et à sa sœur.
ON'leur avait donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'était séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avait logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvait les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avaient pas grand équipage, mais ils traînaient partout avec eux une troupe de héros qui les suivaient dans leur imagination ; et, quoiqu'ils allassent à petit bruit, ils avaient toujours dans l'esprit de grandes aventures ; quoiqu'ils n'eussent qu'à compter avec leur hôte, ils avaient de grandes affaires à démêler avec les plus grands princes du monde ; si bien que leur conversation la plus ordinaire était un conseil d'État ; et sans s'émouvoir ils faisaient le procès aux plus redoutables princes. Durant quinze jours qu'ils furent en chemin, ils firent donner je ne sais combien de batailles. Qu'il est beau de voir toutes les intrigues d'un siècle passer par l'imagination de deux personnes qui font le destin de ceux qui faisaient autrefois celui du monde ! Dès qu'ils furent arrivés à Lyon, et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils devaient faire mourir un des héros de leur histoire ; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère et une sœur à opiner, les avis furent -partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu guerrière, concluait d'abord à la mort ; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenait le parti de la pitié, et voulait bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un criait qu'il fallait le faire mourir très cruellement, l'autre lui demandait par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parlaient si sérieusement et si haut que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine.
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crut qu'on délibérait sur la vie du roi ; et, ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui du nôtre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire ; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui, ne prenant point ce fait pour intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir, se saisirent de leurs personnes, et jugeant à leur mine et à la tranquilhté de leur esprit qu'ils n'étaient point si entreprenants qu'on les figurait, leur firent la grâce de les interroger sur-le-champ, s'ils n'avaient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée : M. de Scudéry répondit que oui ; s'ils n'avaient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison : il l'avoua ; s'ils n'avaient pas concerté ensemble le temps et le lieu : il tomba d'accord ; s'ils n'allaient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein : il ne le nia point. Là-dessus on leur demande leurs noms, et ayant ouï que c'étaient M. et M"« de Scudéry, ils connurent bien qu'ils parlaient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avaient d'autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue ; ces messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon, chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisaient le procès aux héros donnèrent grâce à ces hommes simples.