‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 32 sur 52 · M"'' DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

M"'' DE LA FAYETTE

MEMOIRES

Relation de la mort de M""^ Henriette d'Angleterre.

LE 24 juin de l'année 1670, huit jours après son retour d'Angleterre, Monsieur et elle allèrent à Sainl-Cloud. Le premier jour qu'elle y alla, elle se plaignit d'un mal de côté et d'une douleur dans l'estomac, à laquelle elle était sujette : néanmoins, comme il faisait extrêmement chaud, elle voulut se baigner dans la rivière ; M. GuesUn, son premier médecin, fit tout ce qu'il put pour l'en empêcher ; mais, quoi qu'il lui pût dire, elle se baigna le vendredi ; et le samedi elle se trouva si mal qu'elle ne se baigna point. J'arrivai à Saint-Cloud le samedi à dix heures du soir ; je la trouvai dans les jardins ; elle me dit que je lui trouverais mauvais visage, et qu'elle ne se portait pas bien. Elle avait

(•) LA FAYETTE (Marie-Madeleine PlOCHE DE La Vergne, comtesse de), née et morte à Paris (1634-1692). En 1655, elle épousa Jean- François Motier, comte de La Fayette, frère de Louise de La Fayetie ; son mari vécut presque toujours loin d'elle, en province; il devait mourir en i683. Elle devint dame d'honneur de Henriette d'AngIcierre, duchesse d'Orléans, qu'elle assista dans sa douloureuse agonie (1670). Dès lors, malgré son crédit, elle vécut loin de la cour. Sa longue et étroite liaison avec La Rochefoucauld dura de 1665 .\ 1680. La tin de sa vie fut attristée p ir ia mort de La Rochefoucauld (1680) et de Ménage (1692). Elle s'ét.iit tournée de plus en plus vers la religion. Mme de La Fayette cachait sous une froideur apparente une sensibilité délicate et mélancolique. Ces traits de caractère paraissent dans ses romans, dont aucun n'a été publié sous son nom : la Princesse de Moiitpensier (1662) ; Zr.yde (publiée sous le nom de Segkais, 1670), et ^nrioui la Princesse lU Cleves (1678), qui inaugurait le roman d'analyse. Parmi ses œuvres, outre ses Lettres (à Ménage, à M"'» de Sévigné, etc.), il convient de mentionner sa Vie de Heurielte d'Angleteire (1720), et les Mémoires de In cour de Ftiitice pour les années ïùS8 et i6Sg.

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soupe comme à son ordinaire, et elle se promena au clair de la lune jusqu'à minuit. Le lendemain dimanche, le 29 juin, elle se leva de bonne heure et descendit chez Monsieur, qui se baignait ; et, en sortant de sa chambre, elle entra dans la mienne et me fit l'honneur de me dire qu'elle avait bien passé la nuit.

Un moment après je montai chez elle. Elle me dit qu'elle était chagrine, et sa mauvaise humeur aurait fait les belles heures des autres femmes, tant elle avait de douceur naturelle, et tant elle était incapable d'aigreur et de colère.

Comme elle me parlait, on vint lui dire que la messe était prête. Elle l'alla entendre, et, en rentrant dans sa chambre, elle s'appuya sur moi, dit avec cet air de bonté qui lui était si particuUer qu'elle ne serait pas de si méchante humeur si elle pouvait causer avec moi, mais qu'elle était si lasse de toutes les personnes qui l'environnaient qu'elle ne les pouvait plus supporter.

Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle, dont un excellent peintre anglais faisait le portrait, et elle se mit à parler à M™«d'Espemon et à moi de son voyage en Angleterre et du roi, son frère.

Cette conversation, qui lui plaisait, lui redonna de la joie ; on servit le dîner, elle mangea comme à son ordinaire ; le même peintre anglais peignait Monsieur ; on parlait de toutes sortes de choses, et cependant elle s'endormit. Pendant son sommeil elle changea si considérablement qu'après l'avoir longtemps regardée, j'en fus surprise, et je pensai qu'il fallait que son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu'il la rendait si agréable lorsqu'elle était éveillée, et qu'elle l'était si peu quand elle était endormie. J'avais tort néanmoins de faire cette réflexion, car je l'avais vue dormir plusieurs fois, et je ne l'avais vue moins aimable.

Après qu'elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle était, mais avec un si mauvais visage que Monsieur en fut siirpris et me le fit remarquer.

Elle s'en alla ensuite dans le salon, où elle se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et, en lui parlant, elle se plaignit plusieurs fois de son ma) de côté.

Monsieur descendit pour aller à Paris, où il avait résolu de se rendre. Il trouva M™e de Mekelbourg sur le degré et remonta avec elle. Madame quitta Boisfranc et vint à M™» de Mekelbourg ; comme elle parlait à elle, M^^^ de Gamaches lui apporta, aussi bien qu'à moi, un verre d'eau de chicorée, qu'elle avait demandé

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il y a déjà quelque temps. M""® de Gourdon, sa dame d'atour, le lui présenta. Elle but ; et, en remettant d'une main la tasse sur la soucoupe, de l'autre elle se prit le côté et dit avec un ton qui marquait beaucoup de douleur : •< Ah ! quel point de côté ; ah ! quel mal ! je n'en puis plus. »

Elle rougit en prononçant ces paroles, et, dans le moment d'après, elle pâlit d'une pâleur livide, qui nous surprit tous ; elle continua de crier, et dit qu'on l'emportât, comme ne pouvant plus se soutenir.

Nous la prîmes sous les bras, elle marchait à peine, on la déshabilla dans un instant ; je la soutenais pendant qu'on la délaçait ; elle se plaignait toujours, et je remarquai qu'elle avait les larmes aux yeux ; j'en fus étonnée et attendrie, car je la connaissais pour la personne du monde la plus patiente.

On alla en même temps appeler son premier médecin, M. Esprit ; il vint et dit que c'était la colique et ordonna les remèdes ordinaires à de semblables maux ; cependant les douleurs étaient inconcevables. Madame dit que son mal était plus considérable qu'on ne pensait, qu'elle allait mourir et qu'on lui allât quérir un confesseur.

Monsieur était devant son lit, elle l'embrassa, et lui dit avec une douceur et un air capables d'attendrir les cœurs les plus barbares : « Hélas I Monsieur, vous ne m'aimez plus, il y a longtemps ; mais cela est injuste, je ne vous ai jamais manqué. » Monsieur parut fort touché, et tout ce qui était dans sa chambre l'était tellement qu'on n'entendait plus que le bruit que font des personnes qui pleurent.

Tout ce que je viens de dire s'était passé en moins d'une demiheure. Madame criait toujours qu'elle sentait des douleurs terribles ; tout d'un coup elle dit qu'on regardât à cette eau qu'elle avait bue, que c'était du poison, qu'on avait peut-être pris une bouteille pour l'autre, qu'elle était empoisonnée, qu'elle le sentait bien, et qu'on lui donnât du contrepoison.

On lui fît prendre plusieurs drogues dans cette pensée de poison, et peut-être plus propres à lui faire du mal qu'à la soulager. L'irritation de ces remèdes et les excessives douleurs qu'elle souffrait la mirent dans un abattement qui nous parut être du repos ; mais elle nous dit qu'il ne fallait pas s'y tromper, que ses douleurs étaient toujours égales, qu'elle n'avait plus la force de crier, et qu'il n'y avait point de remède à son mal.

Cependant le curé de Saint-Cloud qu'elle avait mandé, était venu. Monsieur me fit l'honneur de me demander si on parlerait

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à ce confesseur ; je la trouvais fort mal ; il me semblait que ses douleurs n'étaient point celles d'une colique ordinaire : mais, néanmoins, j'étais bien éloignée de prévoir ce qui devait arriver, et je n'attribuai les pensées qui me venaient dans l'esprit qu'à l'intérêt que je prenais à sa vie. Je répondis à Monsieur qu'une confession faite dans la vue de la mort ne pouvait être que très utile, et Monsieur m'ordonna de lui aller dire que le curé de Saint- Cloud était venu.

Une de ses premières femmes de chambre était passée à son chevet pour la soutenir ; elle ne voulut point qu'elle s'ôtât, et se confessa devant elle. Après que le confesseur se fut retiré, Monsieur approcha de son Ut ; elle lui dit quelques mots assez bas que nous n'entendîmes point, et cela nous parut encore quelque chose de doux et d'obUgeant.

Monsieur lui demanda si on ne l'incommodait point. « Ah ! non, Monsieur, lui dit-elle, rien ne m'incommode plus ; je ne serai pas en vie demain matin, vous le verrez. » On lui donna un bouillon parce qu'elle n'avait rien pris depuis son dîner; sitôt qu'elle l'eut avalé, ses douleurs redoublèrent et devinrent aussi violentes qu'elles l'avaient été lorsqu'elle avait pris le verre de chicorée. La mort se peignit sur son visage, et on la voyait dans des souffrances cruelles, sans néanmoins qu'elle parût agitée.

Cependant le roi était auprès de Madame. Elle lui dit qu'il perdait la plus véritable servante qu'il aurait jamais ; il lui dit qu'ellç n'était pas en si grand péril, mais qu'il était étonné de sa fermeté, et qu'il la trouvait grande.

Le roi, voyant que, selon les apparences, il n'y avait rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. Elle lui dit qu'elle le priait de ne point pleurer, qu'il l'attendrissait, et que la première nouvelle qu'il aurait le lendemain serait celle de sa mort.

Le roi s'en alla, et les médecins déclarèrent qu'il n'y avait aucune espérance. M. Feuillet vint : il parla à Madame avec une austérité entière, mais il la trouva dans des dispositions qui allaient aussi loin que son austérité. Elle eut quelque scrupule que ses confessions passées n'eussent été nulles et pria M. Feuillet de lui en faire une générale. Elle le fit avec de grands sentiments de piété et de grandes résolutions de vivre en chrétienne, si Dieu lui redonnait la santé.

L'ambassadeur d'Angleterre arriva dans ce moment ; sitôt qu'elle le vit, elle lui parla du roi, son frère, et de la douleur qu'il aurait de sa mort. Elle en avait parlé déjà plusieurs fois

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