M"" DE LA FAYETTE
dans le commencement de son mal. Elle le pria de lui mander qu'il perdait la personne du monde qui l'aimait le mieux. Ensuite l'ambassadeur lui demanda si elle était empoisonnée : je ne sais si elle lui répondit qu'elle l'était, mais je sais bien qu'elle lui dit qu'il n'en fallait rien mander au roi, son frère, qu'il fallait lui épargner cette douleur, et qu'il fallait surtout qu'il ne songeât point à en tirer vengeance, que le roi n'en était point coupable, qu'il ne fallait point s'en prendre à lui.
Elle disait toutes ces choses en anglais, et, comme le mot poison est commun à la langue française et à l'anglaise, M. Feuillet l'entendit et interrompit la conversation , disant qu'il fallait sacrifier sa vie à Dieu et ne pas penser à autre chose.
Il demeura au chevet de son lit, et, quasi dans le même moment. Madame lui dit de rappeler M. de Condom et qu'elle sentait bien qu'elle allait expirer. M. de Condom se rapprocha et lui donna le crucifix ; elle le prit et l'embrassa avec ardeur. M. de Condom lui parlait toujours, et elle lui répondait avec le même jugement que si elle n'eût pas été malade, tenant toujours le crucifix attaché sur sa bouche. La mort seule le lui fit abandon ner. Les forces lui manquèrent, elle le laissa et perdit quasi en même temps la parole et la vie.
Portrait de madame de Sévigné.
JE ne veux point m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assure que vous n'avez que vingt ans ; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables ; je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit assez : mais, comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez, et c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a jwint sur la terre de si charmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation dont la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si bien que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux que, quoiqu'il
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semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits, où l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée. Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs : vous paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous ; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit. Votre cœur, madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter ; jamais il n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne le montrer pas toujours tel qu'il est ; mais au contraire vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence vous obligerait de cacher. Vous êtes la plus civile et la plus obhgeante personne qui ait jamais été ; et, par un air Ubre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples comphments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d'amitié ; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous ; et le monde vous est obhgé de lui être venue montrer mille agréables quaUtés qui jusqu'ici lui avaient été inconnues.