‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 4 sur 52 · LE GRAND CYRUS · texte numérisé non relu

LE GRAND CYRUS

La Marquise de Rambouillet.

(Portrait sous le nom de CUomire.)

IMAGINEZ-VOUS la beauté même, si vous voulez concevoir ceUe de cette admirable personne : je ne vous dis point que vous

(•) SCUDÉRY (Magdeleine DE), sœur de Georges de Scudéry, née au Havre en 1607, morte à Paris en 1701. Elle est le type de la précieuse et fut connue par le nom de Sappho, sous lequel elle est représentée dans le Grand Cyrus. A douze ans, on commença à parler d'elle, comme d'une personne dont éUient déjà formés la beauté, l'esprit et le jugement. Elle rejoignit son frère à Paris (i63o). l'accompagna à Marseille en 1644 et vécut avec lui jusqu'en i655. Elle fut étroitement liée avec Pellisson. Elle fut une des étoiles de la fameuse chambre bleue de Mme de Rambouillet.

Mlle de Scudéry a donné de nombreuses pièces

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vous figuriez quelle est celle que nos peintres donnent î Vénus, pour comprendre la sienne, car elle ne serait pas assez modeste ; ni celle de Pallas, parce qu'elle serait trop fière ; ni celle de Junon, qui ne serait pas assez charmante ; ni celle de Diane, qui serait un peu trop sauvage ; mais je vous dirai que, pour représenter Cléomire, il faudrait prendre de toutes les figures qu'on donne à ces déesses ce qu'elles ont de beau, et l'on en ferait peut-être une passable peinture. Cléomire est grande et bien faite ; tous les traits de son visage sont admirables ; la délicatesse de son teint ne se peut exprimer ; la majesté de toute sa personne est digne d'admiration, et il sort je ne sais quel éclat de ses yeux, qui imprime le respect dans l'âme de tous ceux qui la regardent...

Au reste l'esprit et l'âme de cette merveilleuse personne surpassent de beaucoup sa beauté : le premier n'a point de bornes dans son étendue, et l'autre n'a point d'égale en générosité, en constance, en bonté, en justice et en pureté. L'esprit de Cléomire n'est pas un de ces esprits qui n'ont de lumière que celle que la nature leur dorme ; car elle l'a cultivé soigneusement et je pense pouvoir dire qu'il n'est point de belles connaissances qu'elle n'ait acquises. Elle sait diverses langues et n'ignore presque rien de tout ce qui mérite d'être su ; mais elle le sait sans faire semblant de le savoir et on dirait à l'entendre parler, tant elle est modeste, qu'elle ne parle de toutes choses admirablement, corhme elle fait, que par le simple sens commun et par le seul usage du monde. Cependant elle se connaît à tout : les sciences les plus élevées ne passent point sa connaissance ; les arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement ; elle s'est fait faire un palais de son dessein, qui est un des mieux entendus du monde ; et elle a trouvé l'art de faire en une place d'une médiocre grandeur un palais d'une vaste étendue. L'ordre, la régularité et la propreté sont dans tous ses appartements et à tous ses meubles ; tout est magnifique chez elle, et même

de vers dans le u Mercure galant »; elle a remporté le prix d'éloquence française à l'Académie, en 1661, par son Discours de la gloire; elle est surtout l'auteur de Ibrahim ou l'Illustre Bassa, paru sous le nom de son frère {1641} ; Artamhie oit le Grand Cyrtis, qui parut en dix volumes, de 1649 à i653, avec beaucoup de succès; Clélie (i656); Almahide ou l'Esclave reine (1660J; les Femmes illustres; Matliilde d'Agnilar (l665); Célaiiire ou la Promenade de Versailles {làbg). Elle a laiisé aussi des Lettres et une dizaine de volumes de Conversations morales (1680-1692).

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particulier : les lampes y sont différentes des autres lieux ; ses cabinets sont pleins de mille raretés qui font voir le jugement de celle qui les a choisies ; l'air est toujours parfumé dans son palais ; diverses corbeilles magnifiques, pleines de fleurs, font un printemps continuel dans sa chambre, et le Ueu où on la voit d'ordinaire est si agréable et si bien imaginé qu'on croit être dans un enchantement lorsqu'on y est auprès d'elle. Au reste, jamais personne n'a eu une connaissance si délicate qu'elle pour les beaux ouvrages de prose ni pour les vers : eUe en juge pourtant avec une modération merveilleuse, ne quittant jamais la bienséance de son sexe, quoiqu'elle soit beaucoup au-dessus.

De l'Instruction des femmes.

ENCORE que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font les savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité fort condamnable, et d'être souvent épouvantée de voir tant de femmes de quaUté avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles déshonorent notre sexe. En effet la difficulté de savoir quelque chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle sait que de ce que les autres ne savent pas ; et c'est sans doute la singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres ne sont point, sans être exposée à être blâmée ; car, à parler véritablement, je ne sache rien de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est point obUgée de rien apprendre. Mais, si cela est, je voudrais donc en même temps qu'on lui défendît de parler et qu'on ne lui apprît point à écrire ; car si elle doit écrire et parler, il faut qu'on lui permette toutes les choses qui peuvent lui éclairer l'esprit lui former le jugement et lui apprendre à bien parler et à bien écrire... Ce qu'il y a de rare est qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou sLx ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six ; et à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusqu'à la mort et de parler jusqu'à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite ; et, vu la manière dont il y a des dames qui passent leur vie, on dirait qu'on leur a défendu d'avoir de la raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être

grasses, pour être belles, pour ne rien faire et pour ne dire que des sottises... En mon particulier, j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou, pour mieux dire, à ne s'habiller point : car plus de la moitié de ce temps-là se passe à ne rien faire, ou à défaire ce qui avait déjà été fait. Ensuite elle en emploie bien encore deux ou trois à faire divers repas, et tout le reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez d'autres qui ne savent de quoi l'entretenir : jugez après cela si la vie de cette personne n'est pas bien employée !...

Il ne faut pourtant pas qu'on s'imagine que je veuille qu'une femme ne soit point propre, et qu'elle ne sache ni danser, ni chanter : car, au contraire, je veux qu'elle sache toutes les choses divertissantes ; mais, à dire la vérité, je voudrais qu'on eût autant de soin d'orner son esprit que son corps, et qu'entre être savante ou ignorante, on prît un chemin entre ces deux extrémités, qui empêchât d'être incommode par une suf&sance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse.

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