LE ROMAN COMIQUE
L'HOTELLERIE était encore en rumeur, lorsqu'on vit arriver un homme qui avait la mine d'un ecclésiastique, accompagné de deux autres qui lui rendaient beaucoup de respect, ce qui fit juger qu'il était leur maître. Aussitôt qu'ils eurent mis pied à terre, l'un d'eux entra dans la cuisine, où l'hôte buvait avec la Rancune et l'Olive, et demanda qu'on lui donnât une chambre pour M. le doyen de Montfort. Toutes les meilleures chambres de l'hôtellerie étaient déjà occupées, ce dont l'hôte parut fort inquiet ; mais la familiarité qu'il avait contractée avec la Rancune par plusieurs fréquentes coUations fit qu'il s'adressa à lui pour le prier de céder sa chambre pour cette nuit seulement à M. le doyen. La Rancune y consentit, parce qu'il n'osa pas le lui refuser ; mais ayant su de l'un des valets que le doyen était venu au Mans pour des afEaires du chapitre de Montfort,
(•) SCARRON (Paul), i6io-i66o. [Voir la notice aux Poètes, page 99.]
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il se repentit d'avoir donné sa chambre, prévoyant que le doyen l'occuperait plusieurs jours. Son esprit plein d'invention et de malice lui fournit sur-le-champ les expédients de l'en chasser. Il accosta le doyen, qu'il traita d'abbé, et s'étant insinué dans son esprit par cette flatterie et par quelque nouvelle qu'il lui débita, le doyen le pria de lui faire l'honneur de souper avec lui ; la Rancune ne s'en défendit qu'autant qu'il le fallait pour se faire presser davantage ; le doyen le pressa, et la Rancune consentit enfin à lui tenir compagnie. Alors le doyen appelant un de ses valets, qui, si je ne me trompe, se nommait Ambroise, il lui parla quelque temps à l'oreille ; je n'ai pas bien su ce qu'il lui dit, mais la Rancune jugea qu'il lui donnait des ordres pour le souper : les suites justifièrent qu'il avait bien jugé, car on leur servit peu de temps après un fort bon repas. Le doyen soupa avec appétit, et la Rancune en homme qui mange aux dépens d'un autre ; ils trouvèrent le vin excellent, et en burent en gens qui s'y connaissent. Après qu'ils furent un peu échauffés, la Rancune lui apprit ce qui était arrivé ce jour-là à l'hôtellerie, et conclut qu'assurément il revenait des esprits dans cette maison. Le doyen, qui sans doute n'était pas de la maison de Sorbonne, et qui réglait ses opinions sur les sorciers et même sur les esprits, par la peur qu'il en avait, fut eôrayé du récit de la Rancune. Ambroise, qui avait ouï parler déjà de cette aventure dans la cuisine, confirma son maître dans sa crainte, et le fourbe la Rancune, s'apercevant de leur créduUté, y ajouta plusieurs circonstances qui achevèrent de leur faire tourner la tête. Leur conversation fut souvent interrompue pour boire. Après qu'ils eurent bu longtemps, Ambroise alla souper avec son camarade, qui avait soin des chevaux, et le doyen, qui était fatigué, et qui avait bu plus qu'à l'ordinaire, s'endormit sur sa chaise. La Rancune se ressouvint que les comédiens s'y assemblaient d'ordinaire pour y faire leurs répétitions, et comme ils avaient eu besoin de faire l'épreuve de quelque machine, la Rancune s'étant avisé, à l'insu de l'hôte, d'enlever une planche de la chambre de l'Olive, qui était au-dessus de la sienne, qu'ils remettaient facilement, sans quion pût s'en apercevoir, et en attachant une poulie à une des poutres, ils faisaient l'épreuve de leur machine, quand il était nécessaire. C'est de cette machine que la Rancune résolut de se servir pour chasser le doyen de sa chambre, et ayant préparé toutes choses pour l'exécution de son dessein, il se remit sur sa chaise, feignant de dormir, et même de ronfler à l'exemple du doyen. Ambroise, étant revenu pour coucher son maître, inter-
rompit leur sommeil. La Rancune fut le dernier à s'éveiller ; il demanda mille pardons au doyen, et, après l'avoir remercié de sa bonne chère, il lui donna le bonsoir et sortit. Ambroise, qui avait l'imagination remplie des discours qu'il avait ouï tenir aux autres valets sur les esprits, en parla encore à son maître en le ujshabUlant, et lui apprit plusieurs extravagances que sa peur lui faisait juger véritables. Le doyen, qui naturellement était fort peureux, fit coucher son valet sur un matelas dans sa chambre, et, pour plus grande précaution, il lui recommanda d'allumer une lampe qui durât toute la nuit ; ses ordres furent suivis, et ils se couchèrent. La Rancune cependant s'habilla d'un de ces habits de théâtre dont les comédiens se servent pour représenter le diable ; et lorsqu'il jugea que le doyen et son valet dormaient, il s'attacha une corde sous les bras et se fit descendre, par l'Olive, dans la chambre du doyen qu'il voulait prendre sur ses épaules pour le porter au plus haut de la maison ; mais il le trouva trop |>esant, et il fallut se contenter de lui faire une peur, qui fut d'autant plus grande que la lampe allumée lui faisait voir la figure du diable. Le pauvre homme fut si saisi qu'il n'osa pas seulement crier, et le faux diable s'étant adressé au valet qu'il trouva plus léger, le chargea sur ses épaules, et, ayant fait un signal, rOUve tira la poulie et l'enleva en l'air. Jugez de l'étonnement et de la frayeur du doyen, lorsqu'il vit enlever son valet. Ambroise, s'étant éveillé, se mit à crier de toute sa force, et la Rancune fut obligé de le porter sur l'escalier ; les cris du valet alarmèrent toute la maison. La Rancune même, après avoir adroitement remis la planche et s'être dépouillé de son habit, accourut dans le lieu d'où venaient les cris, et, reconnaissant Ambroise, il alla aussitôt dans la chambre du doyen qu'il trouva plus mouillé que si on l'eût tiré de la rivière. La chambre fut en un moment remphe de monde ; le pauvre homme, qui croyait toujours voir le diable, demanda d'abord un confesseur ; on crut qu'il se portait mal, et le valet de l'hôtellerie alla réveiller un charitable prêtre du voisinage, qui arriva peu de temps après. Le doyen, ayant repris un peu ses esprits, voulut parler de ce qu'il venait de voir, et tout le monde jugea qu'il rêvait encore ; la présence de son valet, qu'on ramena dans sa chambre, le surprit plus que tout le reste, parce qu'U le croyait déjà dans les enfers. Il jura, foi d'ecclésiastique, qu'il avait vu une légion de démons qui enlevaient son valet ; il n'osa pas dire qu'ils avaient voulu l'enlever lui-même, craignant peut-être de donner quelque idée désavantageuse de ses mœurs. La Rancune, de son côté,
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jurait que cela ne pouvait être ; et à son exemple tous les gens de l'hôtellerie se disaient les uns aux autres que le doyen avait rêvé ce qu'il disait. Le valet assura qu'il n'avait rien vu. mais qu'il se souvenait bien d'avoir senti qu'on le portait ; et le pauvre doyen faillit en devenir fou, par le peu de créance qu'on lui donnait.
Le bon prêtre qui était venu pour le confesser s'imagina qu'il lui avait pris une frénésie, et, espérant de le remettre par ses doctes raisonnements, il lui offrit de lui donner une chambre dans sa maison, que le doyen accepta avec plaisir. Le prêtre eut tant de soin de le remettre dans son bon sens que le doyen, pour se déUvrer de ses sermons, fut obligé de demeurer d'accord que cela n'était point ni ne pouvait être ; il en eut tant de honte qu'il repartit le lenderaain sans terminer les affaires qui l'avaient amené ; et il a si bien persuadé cette aventure aux habitants de Montfort qu'ils jurent encore aujourd'hui, sur sa parole, qu'elle est véritable.