XVII» SIECLE — PROSE
une saine morale, au lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs mœurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réflexions, quoiqu'on si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux peintures et aux caractères ; et après les avoir expliqués à leur manière et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes, ou, comme ils' les appellent, des clefs ; fausses clefs et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchifErés, et à l'écrivain qui en est la cause, quoique innocente.
J'avais pris la précaution de protester dans une préface contre toutes ces interprétations que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devais rendre mon livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractères, quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la ville et qui bientôt va gagner la cour ? Dirai-je sérieusement, et
procédure. Au bout de huit ans (1673), il abandonna le barreau pour acheter l'ofiBce de trésorier général de France au bureau des finances de la généralité de Caen, o£Bce qui l'anoblit; mais il vécut surtout à Paris, et revendit sa charge en 1686. Dès 1684 il avait accepté d'être un des maîtres préposés à l'éducation du petit-fils du grand Condé, Louis de Bourbon, âgé de seize ans. En 1686 la mort de Condé mit fin à ses leçons ; toutefois il resta auprès du jeune prince, devenu Monsieur le duc, à titre de gentilhomme. Il lui servait de secrétaire, ainsi qu'à son père, Henri-Jules de Bourbon. Il semble qu'il ait eu beaucoup à souffrir dans la maison de ces princes. Cependant il travaillait lentement à ses Caractères. La {vemière édition parut en 1688, sans nom d'auteur, sous ce titre : Us Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères et les mœurs de ce siècle ; depuis la quatrième édition (1689) jusqu'à la neuvième (1696), il ne cessa de les augmenter et de les améliorer. Après s'être présenté vainement à l'Académie en i6gi (une ou deux fois), il y fut reçu en lôgS. Il mourut d'apoplexie, dans l'hôtel des Condé, laissant inachevés ses Dialogues sur le quiitisme.
La Bruyère n'est pas un moraliste original. Il a les idées de son temps. Mais son talent de peintre est éminemment personnel ; dans les nombreux portraits où il excelle, il sait choisir le trait individuel et pittoresque. Sur toutes choses il est un admirable artiste en fait de style. Sa phrase, chefd'œuvre de trait et d'expression, est déjà la phrase du xviue siècle.
protesterai- je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent ; que je n'en ai donné aucune ; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées ; que les personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon secret ! N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire ?
Mais, d'ailleurs, comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues ? Étant presque toutes différentes entre elles, quel naoyen de les faire servir à une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes remarques ? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de ma main ? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romorantin, à Mortagne et à Belesme, dont les diôérentes apphcations sont à la baiUive, à la femme de l'assesseur, au président de l'élection, au prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale ? Les noms y sont fort bien marqués ; mais ils ne m'aident pas davantage à connaître les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuhers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint, à la vérité, d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Mœurs. Je ne me suis point loué au pubUc pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints et imaginés : me rendant plus difficile, je suis allé plus loin ; j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre ; et, de ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.
Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui, par hasard, verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice.
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que, sans s'arrêter à un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en efiet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire ; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite, j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter des noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la composition des Caractères.
Corneille et Racine.
CORNEILLE ne peut être égalé dans les endroits où il excelle ; il a pour lors un caractère original et inimitable ; msds il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin ; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs ; un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir ; des négligences dans les vers et dans l'expression, qu'on ne p>eut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénouements ; car il ne s'est pais toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qu'ils tendent im peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le
même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature ; soit pour la versification qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simpUcité de l'action, à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille, ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et dans les Horaces ? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus ? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes : Oreste, dans l'Andromaque de Racine, et Phèdre, du même auteur, comme l'Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre, et pax ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées ; Racine se conforme aux nôtres : celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter : il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, meiîtrise, instruit : l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier ; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus déhcat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes, et dans celui-ci du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille : l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. ComeiUe est plus moral ; Racine, plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide.
Le Courtisan.
N'ESPÉREZ plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui
secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens ? Il ne nomme plus chaque chose par son nom ; il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots et d'impertinents ; celui dont il lui échapperait de dire ce qu'il en pense est celui-là même qui, venant à le savoir, l'empêcherait de cheminer. Pensant mal de tout le monde, il n'en dit de personne ; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit ; la vérité blesse son oreille ; il est froid et indifiérent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan ; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit compUce et responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des caresses contrefaites, une conversation interrompue, et des distractions fréquentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique ; il a des formules de compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité ; et il n'y a personne de ceux qui se payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures ; il est médiateur, confident, entremetteur : il veut gouverner. Il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour ; il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé, sur vos affaires ; et pendant que vous lui répondez, il perd ie fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet ; ou s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, U sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compUment de condoléance ; il pleure d'un œil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en pubUc de choses frivoles, du vent, de la gelée ; il se tait au contraire et fîiit le mystérieux sur tout ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.
Le Fat.
L'OR éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes : le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce ? Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l'ouvrier. Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chefd'œuvre ; la garde de son épée est un onyx, il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux et qui est parfait ; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage ; et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m'inspirerez enfin de la curiosité ; il faut voir du moins des choses si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon ; je vous quitte de la personne.
Tu te trompes, Philémon, si, avec ce carrosse brillant, ce graoïd nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu p>enses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi, qui n'es qu'un fat.
L'Homme universel.
ARRIAS a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel, et il se donne pour tel ; il aime mieux mentir que de se nuire ou de paraître ignorer quelque chose : on parle, à la table d'un grand, d'une cour du Nord, il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent, il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était origfinaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des gens du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées, il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies : Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. « Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original ; je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais
familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait conimencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »
Irène.
IRÈNE se transporte à grands frais en Épidaure. voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue, et le dieu prononce que c^a lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire : elle dit qu'elle est le soir sans appétit, l'oracle lui ordonne de dîner peu ; elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ? l'oracle lui répond qu'elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l'oracle lui dit de boire de l'eau ; qu'elle a des indigestions ; et il ajoute qu'elle fasse diète, a Ma vue s'affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été. — C'est, dit le dieu, que vous vieilUssez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnezvous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux ? Et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez ? — Que n'en usiez- vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un si long voyage ! »
L'Incapable.
QUE faire d'Égésippe qui demande un emploi ? Le mettrat-on dans les finances ou dans les troupes ? Cela est indifférent, et il faut que ce soit l'intérêt seul qui en décide : car il est aussi
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capable de manier de l'argent ou de dresser des comptes que de porter les armes. Il est propre à tout, disent ses amis : ce qui signifie toujours qu'il n'a pas plus de talent pour ame chose que pour une autre ; ou, en d'autres termes, qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes, occupés d'eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement, dans un âge plus avancé, qu'il leur suffit d'être inutiles ou dans l'indigence afin que la république soit engagée à les placer ou à les secourir ; et ils profitent rarement de cette leçon si importante, que les hommes devraient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail que la répubUque elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières ; qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle se trouvât p>ortée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l'embellir.
Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi : le reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.
L'Amateur de tulipes.
LA curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais \me passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement po\ir une certaine chose qui est rare, et p)ourtant à la mode.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tuhpes et devant la Solitaire ; il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte povu: VOrientale ; de là il va à la Veuve ; il passe au Drap-d'or ; de celle-ci à l'Agathe, d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où U se lasse, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées, elle a
un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l'admire ; Dieu et la natiire sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qm a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.
L'Egoïste à table.
GNATHON ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres : il oubhe que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service ; il ne s'attache à aucun des mets qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois : il ne se sert à table que de ses mains : il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune des malpropretés dégoûtantes capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton.
Le Riche et le Pauvre.
GITON a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et déUbérée ; il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit : il crache fort loin et il étemue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre ; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux. Il s'arrête et l'on s'arrête ; continue de marcher et l'on marche : tous se
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règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi. longtemps qu'il veut parler : on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté ou par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps : il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.
Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le \ isagc maigre : il dort peu, et d'un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a, avec de l'esprit, l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et, s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle : il conte brièvement, mais froidement ; il ne se fait pas écouter. Il ne fait point rire. II applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services : il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur ; il est superstitieux, scrupuleux, timide ; il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir : il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie et se renferme dans son manteau ; il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal : libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre : il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour étemuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie ; il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.
Pensées détachées.
■'«^ ÊTRE avec les gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.
X* Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
'^ J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte ; une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers ; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si déUcieux ! Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent : j'en veux sortir.
"-«* Celui-là est riche qui reçoit plus qu'il ne consume ; celuilà est pauvre dont la dépense excède la recette.
•'Ç* Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre, et mourir ; il ne se sent pas naître ; il souffre à mourir, et il oubUe de vivre.
X* Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs^ dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes.
-^ Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
HAMILTOJS* 1646-1720
MÉMOIRES DU COMTE de GRAMONT
Première Aventure du chevalier de Gramont.
LE tidèle Brinon, qui me fut donné pour valet de chambre, devait encore faire la charge de gouverneur et d'écuyer, parce que c'est peut-être le Gascon unique qu'on verra jamais sérieux et rébarbatif au point où il l'est. Il répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale, et promit à ma mère qu'il rendrait bon compte de ma personne dans les dangers de la guerre. J'espère qu'il tiendra mieux sa parole à l'égard de ce dernier article qu'il n'a fait sur les autres.
On fit partir mon équipage huit jours avant moi ; c'était toujours autant de temps que ma mère gagnait pour me faire des exhortations. Enfin, après m'avoir bien conjuré d'avoir la crainte de Dieu devant les yeux et l'amour du prochain en recommandation, elle me laissa partir sous la garde du Seigneur et du sage Brinon.
Dès la seconde poste nous prîmes querelle. On lui avait mis quatre cents pistoles entre les mains pour ma campagne : je les voulus avoir ; il s'y opposa fortement. « Vieux faquin, lui dis-je, est-ce à toi cet argent, ou si on te l'a donné pour moi ? A ton avis il me faudrait un trésorier pour ne payer que par ordonnances. » Je ne sais si ce fut par pressentiment qu'il s'attrista ; mais ce fut avec des violences et des convulsions, extrêmes qu'il se vit contraint de céder : on eût dit que je lui arrachais le cœur.
Je me sentis plus léger et plus gai depuis le dépôt dont je l'avais soulagé ; lui, au contraire, parut si accablé qu'on eût dit que je lui avais mis quatre cents livres de plomb sur le dos en lui ôtant ces quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il allait pesamment, et se retournant
(•) HAMILTON (Antoine), né en Irlande d'une famille écossaise en 1646, mort à Saint-Germain-en-Laye en 1720. Il se rendit en France après la mort de Charles I»"", retourna en Angleterre lors du rétablissement des Stuarts, suivit Jacques II dans son exil de 1688, et se fixa à Paris. Son chef-d'œuvre est Us Mémoires du comte de Gramont. Il a laissé, en outre, des Poésies, et de charmants Contes, pastichés des Mille et une Nuits.
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de temps en temps : « M. le chevalier, me disait-il, ce n'est pas ainsi que madame l'entend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouvelaient à chaque poste ; car, au lieu de donner dix sous au postillon, j'en donnais trente.
Nous arrivâmes enfin à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez le gouverneur : j'en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie, et mis Brinon entre les mains de l'autre, pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.
Il y a d'aussi bons traiteurs à Lyon qu'à Paris ; mais mon soldat, selon la coutume, me mena chez un de ses amis, dont il me vanta la maison, comme le lieu de la ville où l'on faisait la chère la plus délicate, et où l'on trouvait la meilleure compagnie. L'hôte de ce palais était gros comme un muid ; il s'appelait Cerise. Il était Suisse de nation, empoisonneur de profession, et voleur par habitude. Il me mit dans une chambre assez propre, et me demanda si je voulais manger en compagnie ou seul. Je voulus être de l'auberge à cause du beau monde que le soldat m'avait promis dans cette maison.
Brinon, que les questions du gouverneur avaient impatienté, revint plus renfrogné qu'un vieux singe ; et voyant que je me peignais un peu pour descendre : « Hé ! que voulez-vous donc, monsieur, me dit-il. Aller trotter par la ville ? Non pas. N'estce pas assez trotté depuis ce matin ? Mangez un morceau, et couchez-vous à bonne heure, pour être du matin à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, lui dis-je, je ne veux ni trotter par la ville, ni manger seul, ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie là-bas. — En pleine auberge ? s'écria-t-il. Hé ! monsieur, vous n'y songez pas. Je me donne au diable, s'ils ne sont une douzaine de baragouineurs à jouer cartes et dés, qu'on n'entendrait pas Dieu tonner. »
J'étais devenu insolent depuis que je m'étais emparé de l'argent ; et voulant commencer à me soustraire de la domination de mon gouverneur : « Savez-vous bien, monsieur Brinon, lui dis-je, que je n'aime pas qu'un sot fasse le raisonneur ? Allez- vous-en souper, s'il vous plaît, et que j'aie ici des chevaux de poste avant le jour. »
J'avais senti pétiller mon argent au moment où il avait lâché le mot de cartes et dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où l'on mangeait remphe de figures extraordinaires. Mon hôte, après m'avoir présenté, m'assura qu'il n'y avait que dix-huit ou vingt de ces mes.sieurs qui auraient l'honneur
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de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouait et je faillis à mourir de rire. Je m'étais attendu à avoir bonne compagnie et gros jeu ; et c'étaient deux Allemands qui jouaient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisaient ; mais leur figure surtout passait l'imagination. Celui auprès de qui j'étais était un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. Il avait une fraise et un chapeau pointu, haut d'une aune. Non, il n'y a personne qui, d'un peu loin, ne l'eût pris pour le dôme de quelque église, avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'était. « Un marchand de Bâle, me dit-il, qui vient vendre ici des chevaux : mais je crois qu'il n'en vendra guère de la manière qu'il s'y prend ; car il ne fait que jouer. — Joue-t-il gros jeu ? lui dis-je. — Non, pas à présent, dit-il ; ce n'est que pour leur écot, en attendant le souper ; mais, quand on peut tenir le p)etit marchand en particuUer, il joue beau jeu. — A-t-il de l'argent ? lui dis-je. — Oh ! oh ! dit le perfide Cerise, plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles, et en être de moitié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre. »
Il ne m'en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'étudier ; il jouait tout de travers, écoles sur écoles. Dieu sait ! Je commençais à me sent j quelques remords sur l'argent que je devais gagner à une petite citrouille qui en savait si peu. Il perdit son écot ; on servit, et je le fis mettre auprès de moi. C'était une table de réfectoire, où nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré la promesse de mon hôte.
Le plus maudit repas du monde fini, toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi, et de l'hôte, qui vint se mettre de l'autre côté. Ils fumaient comme des dragons, et le Suisse me disait de temps en temps : Demande pardon à monsieur de la liberté grande : et là-dessus m'envoyait des bouffées de tabac à m'étouffer. M. Cerise, de l'autre côté, me demanda la liberté ae me demander si j'avais été jamais dans son pays, et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.
Le petit ragot à qui j'avais affaire était aussi questionneur que l'autre. Il me demanda si je venais de l'armée du Piémont ; et, lui ayant dit que j'y allais, il me demanda si je voulais acheter des chevaux ; qu'il en avait bien deux cents, dont il me ferait bon marché. Je commençais à être enfumé comme un jambon ; et, m'ennuyant du tabac et des questions, je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac, en