‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 49 sur 52 · HAMILTON · texte numérisé non relu

HAMILTON

attendant que nos gens eussent soupe. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'il y consentît, en me demandant pardon de la liberté grande.

Je lui gagilai partie, revanche, et le tout dans un clin d'ceil ; car il se troublait et se laissait enfiler, que c'était une bénédiction. Brinon arriva, sur la fin de la troisième partie, pour me mener coucher. Il fit un grand signe de croix, et n'eut aucun égard à tous ceux que je lui faisais de sortir : il fallut me lever pour lui en aller donner l'ordre en particulier. Il commença par me faire des réprimandes de ce que je m'encanaillais avec un vilain monstre comme cela. J'eus beau lui dire que c'était un gros marchand qui avait force argent, et qui ne jouait non plus qu'un enfant : u Lui, marchand ! s'écria-t-il ; ne vous y fiez pas, monsieur le chevaUer ; je me donne au diable, si ce n'est quelque sorcier. — Tais-toi, vieux fou, lui dis-je, il n'est non plus sorcier que toi, c'est tout dire ; et, pour te le montrer, je lui veiix gagner quatre ou cinq cents pistoles avant de me coucher. » En disant cela, je le mis dehors, avec défense de rentrer et de nous interrompre.

Le jeu fini, le petit Suisse déboutonna son haut-de-chausse, pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets, et, me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande, et voulut se retirer. Ce n'était pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser ; que je ne voulais point de son argent ; et, que, s'il voulait, je lui jouerais ses quatre pistoles dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté ; mais il se- rendit à la fin, et les regagna. J'en fus piqué ; j'en rejouai une autre ; la chance tourna, le dé lui devint favorable, les écoles cessèrent ; je perdis partie, revanche et le tout : les moitiés suivirent, le tout en fut. J'étais piqué, lui, beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout, sans que j'eusse pris six trous en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles ; mais comme il vit que je ne mettais pas au jeu, il me dit qu'il était tard ; qu'il fallait qu'il allât voir ses chevaux, et se retira, me demandant pardon de la liberté grande.

Le sang-froid dont il me refusa, et la politesse dont il me fit la révérence, me piquèrent tellement, que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venais de perdre jusqu'à la dernière pistole que je ne fis pas d'abord toutes les réflexions qu'il y a à faire sur l'état où j'étais réduit.

Je n'osais remonter dans ma chambre, de peur de Brinon. Par bonheur s'étant ennuyé de m'attendre, il s'était couché.

i68 — HAMILTON 1646-1720

Ce fut quelque consolation ; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu'il y avait de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n'eus garde de m'endormir. J'envisageais toute l'horreur de mon désastre sans y trouver de remède ; et j'eus beau tourner mon esprit de toutes façons, il ne me fournit aucun expédient.

Je ne craignais rien tant que l'aube du jour : elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il était botté jusqu'à la ceinture, et faisant claquer un maudit fouet qu'il tenait à la main : « Debout, monsieur le chevalier ! s'écria-t-il en ouvrant mes rideaux ; les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore ! Nous devrions avoir déjà fait deux postes... Çà, de l'argent pour payer dans la maison. — Brmon, lui dis-je d'une voix humiUée, fermez le rideau. — Comment ! s'écria-t-il, fermez le rideau I Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon ? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l'avez dévaUsé, n'est-ce pas ? Monsieur le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille ; et c'est le pain de ses enfants qu'il a joué, et que vous avez gagné. Cela valait-il la peine de veiller toute la nuit ! Que dirait madame, si elle voyait ce train ? — Monsieur Brinon, lui dis-je, fermez, s'il vous plaît, le rideau. » Mais, au lieu de m'obéir, on eût dit que le diable lui fourrait dans l'esprit ce qu'il y avait de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien, a Et combien ? me disait-il : les cinq cents ?... Que fera ce pauvre homme ? Souvenez-vous que je vous l'ai dit, monsieur le chevaher, cet argent ne vous profitera pa^... Est-ce quatre cents ?... trois ?... deux ?... Quoi ! ce ne serait que cent pistoles .'' » poursuivit-il, voyant que je branlais la tête à chaque somme qu'il avait nommée. 0 II n'y a pas grand mal à cela ; cent pistoles ne le ruineront psis, p>ourvu que vous les ayez bien gagnées. — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau, je suis indigne de voir le jour. »

Brinon tressaillit à ces tristes paroles ; mais il pensa s'évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s'arracha les cheveux, fit des exclamations douloureuses, dont le refrain était toujours : Que dira madame ? Et après s'être épuisé en regrets inutiles : « Çà donc, monsieur le chevalier, me dit-il, que prétendez-vous devenir ? — Rien, lui dis-je, car je ne suis bon à rien. » Ensuite, comme j'étais un peu soulagé de lui avoir fait ma confession, il me passa quelques projets dans la tête, que je ne pus lui faire approuver. Je voulais qu'il allât en poste joindre

mon équipage, pour vendre quelqu'un de mes habits ; je voulais encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien cher à crédit, pour les revendre à bon marché ; Brinon se moqua de toutes ces propositions ; et, après avoir eu la cruauté de me laisser longtemps tourmenter, il me tira d'affaire. Les parents font toujours quelque vilenie à leurs pauvres enfants : ma mère avait eu dessein de me donner cinq cents louis ; elle en avait retenu cinquante, tant pour quelques petites réparations à l'abbaye que pour faire prier Dieu pour moi. Brinon était chargé de cinquante autres, avec ordre de ne m'en point parler que dans quelque pressante nécessité. Elle arriva bientôt, comme tu vois. -7

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FÈNELO^

TÉLÉMAQ^UE

Les Rois aux Champs Élysées.

A mesure que Télémaque s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença

(•) FÉNELOX (François DE S.iLiGNAC DE La MOTHE-), né au château de Fénelon, dans le Périgord, en 1651, mort à Cambrai en lyiS. Entré à Saint-Sulpice, il y fit sa théologie et y reçut les ordres à vingt-quatre ans. Missionnaire en Saintonge et eu Poitou au moment de la Révocation, s'il ne s'y montra pas un apôtre de la tolérance religieuse, il donna, du moins, l'exemple de la modération. En 1687 il publie son premier ouvrage, le traité de l'Éducation des filles.

En 1689, il est nommé précepteur du duc de Bourgogne. Il composa pour lui plusieurs livres d'études, d'un caractère purement éducatif. Telles sont les Fables en prose, les Dialogues des morts. En même temp» Fénelon avait écrit, pour l'instruction et l'agrément de son élève, un livre qui, comme les précédents, ne devait voir le jour que plus tard, les Aventures de Télémaque.

Vers 1693, la fortune de Fénelon est à son comble. Il est élu membre de

peu à peu à renaître ; il respirait et entrevoyait déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros. C'est dans ce lieu qu 'habitaient tous les bons rois qui avaient jusqu'alors gouverné les hommes : ils étaient séparés du reste des justes.

Télémaque s'avança vers ces rois, qui étaient dans des bocages odoriférants sur des gazons toujours renaissants et fleuris : mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient ces beaux lieux, et y faisaient sentir une déUcieuse fraîcheur ; un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyait tout ensemble les fleurs du printemps, qui naissaient sous les pas, avec les plus riches fruits de l'automne, qui pendaient des arbres. Là jamais on ne ressentit les ardeurs

l'Académie française. Il est nommé abbé de Saint-Valery, puis archevêque de Cambrai. Mais, déjà, se préparait la grande crise qui allait bouleverser sa vie.

Il avait rencontré quelques années auparavant, chez la duchesse de Béthune, M™« Guyon, une femme de grande imaginai.ion, de sensibilité déréglée. Fénelon se laissa gagner aux séductions de la i< parfaite oraison n et de r « amour pur » . L'amitié de M'"» Guyon valut bientôt à Fénelon l'hostilité de Mm» de Maintenon et les défiances de Bossuet. En vain sembla-t-il condamner dans la conférence d'Issy la périlleuse doctrine du moyen court de Mme Guyon ; bientôt les rigides commentaires de Bossuet rallumèrent le disco:d et appelèrent comme ripoite l'Explication des mavitties des saints (1697); c'était la lutte ouverte. Fénelon fut relégué dans son diocèse, et son livre soumis au pape. Comme Rome semblait pencher vers Fénelon (réputé moins gallican que son adversaire), Bossuet publia sa foudroyante Relation sur le quiélisme, à laquelle Fénelon opposa une Réponse indignée et hautaine ; puis vinrent des Remarques sur la réponse et une Réponse au.v remarques. En mars 1699, Louis XIV arracha à Rome le bref de condamnation, auquel Fénelon se soumit avec simplicité.

Un nouvel incident consomma sa disgrâce et mit aussi le comble à sa réputation : le Télémaque, dont l'imp.'ession était suspendue, parut en avril 1699, par suite de l'indiscrétion d'un copiste. L'ouvrage fut détruit, mais réimprimé à la Haye. Roman et poème enchantèrent le public ; mais la satire politique irrita profondément le roi, en même temps qu'elle passionna tous les libres esprits du temps.

Fénelon a compjsé un assez grand nombre d'ouvrages de théologie, de philosophie, de politique, d'histoire et de littérature : la Réfutation du Traité de la n.-iture et de la grâce ; le Traité de l'existence et des aiiributs de Dieu (1712); les Dialogues sur l'éloquence (ouvrage de jeunesse, publié seulement en 17 18) ; quelques sermons ; des Mémoires concernant la guerre de succession d'Espagne ; l'Examen de conscience sur les devoirs de la royauté ; et surtout une Correspondance très étendue. Enfin il y faut joindre la fameuse Lettre à Louis XIV (écnit vers 1691).

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