‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 8 sur 52 · LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

LA ROCHEFOUCAULD

MÉMOIRES

Le Cardinal de Retz.

PAUL DE GONDI, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire ; plus de force que de politesse dans ses paroles ; l'humeur facile ; de la docilité et de la faiblesse à soufirir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de pitié ; quelques apparences de reUgion. Il paraît ambitieux sans l'être. La vanité et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession. Il a suscité de grands désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir ; et, loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a pensé

(•) LA ROCHEFOUCAULD (François, duc DE), né et mort à Paris (i6i3-i68o). Jusqu'à la mort de son p>ère, il porta le titre de « prince de Marcillac ». Ses intrigues avec m™« de Chevreuse et la reine lui valu'-ent un emprisonnement de huit jours à la Bastille et un exil de deux ans à Verteuil. Il retourna à la cour en 1642 et prit part à la cabale des Importants. En 1646 commence sa liaison avec M"» de Ix)ngueville. 11 suit le duc d'Enghien à l'armée, est blessé à Mardick et se retire quelque temps dans son gouvernement de Poitou. Puis il be lance à corps perdu dans la Fronde ; il conspire, il négucie, il essaye de tuer le cardinal "^^r de Retz au Parlement (1651), il combat, il est

blessé à la porte Saint- Antoine.

Après la Fronde, il entre dans la retraite avant l'âge, en philosophe revenu de la vanité des choses, méprisant les hommes, mécontent de luimême. Il trouve sa consolation dans le commerce de quelques femmes d'esprit : M"»» de Sablé, M™« de Sévigné, et surtout la comtesse de La Fayette : « Il m'a donné son esprit, disait-elle, mais j'ai réformé son coeur. » Ses dernières années furent attristées par la maladie et par les chagrins de famille. Il a laissé, outre quelques lettres, deux ouvrages fameux : les Mémoires sur la régenced' Anne d'Autriche (1662), et lés Réflexions ou Sentences et maxinus morales, nées dans le salon de M*> de Sablé, parues en i665, sans nom d'auteur, qui sont un des chefs-d'oeuvre de la littérature française.

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qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être gpposé. Il a su néanmoins profiter avec habUeté des malheurs publics pour se faire cardinal. Il a soufiert sa prison avec beaucoup de fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais, après la mort de ce ministre, il s'en est démis, sans connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjecture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a augmenté toujours sa réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit et sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter. Il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fourmt plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses quaUtés, et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inappUcation. II a plus emprunté de ses amis qu'un particuher ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de déUcatesse ; il s'amuse à tout et ne se plaît à rien. Il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutiss choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c'est ijn sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui.

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