LOGIQ,UE DE PORT-ROYAL
L'Exactitude dans le jugement.
C'EST une opinion fausse et impie que la vérité soit tellement
semblable au mensonge, et la vertu au vice, qu'il soit impossible de Iqs discerner ; mais il est vrai que, dans la plupart des choses,
(•) ARNAULD (Antoine), surnommé le « grand Arnauld », né à Paris en 1612, mort à Bruxelles en 1694. Il fut reçu docteur en Sorbonne en 1641. Deux ans après, il fit paraître son livre de la Fréquente Communion, où il paraissait critiquer la morale des jésuites. Ayant écrit deux lettres au sujet d'une absolution refusée par un prêtre de Saint-Sulpice, ses ennemis en tirèrent deux propositions qui furent censurées par la Sorbonne, et lui-même fut exclu de la faculté de théologie (1656). Il retourna alors s'ensevelir dans sa retraite de Port-Royal et n'en sortit que douze ans plus tard, à la paix de Clément IX (1668). Dans l'intervalle, il avait composé avec Nicole la Logique de Port-Royal (1662), et avec Lancelot la Grammaire générale et raisonnée (1664). A cette époque, il se tourna contre les protestants et publia : la Perpétuité de la foi (en collaboration avec Nicole, 1669, 1672, 1679); le Renversement de la morale de J.-C. par les calvinistes
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il y a un mélange d'erreur et de vérité, de vice et de vertu, de perfection et d'imperfection, et que ce mélange est une des plus ordinaires causes des faux jugements des hommes.
^ar c'est par ce mélange trompeur que les bonnes qualités des personnes qu'on estime font approuver leurs défauts, et que les défauts de ceux qu'on n'estime pas font condamner ce qu'ils ont de bon. parce qu'on ne considère pas que les personnes les plus imparfaites ne le sont pas en tout, et que Dieu laisse aux plus vertueuses des imperfections, qui, étant des restes de l'infirmité humaine, ne doivent pas être l'objet de notre imitation ni de notre estime.
La raison en est que les hommes ne considèrent guère les choses qu'en détail ; ils ne jugent que selon leur plus forte impression et ne sentent que ce qui les frappe davantage ; ainsi, lorsqu'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les erreurs qui y sont mêlées ; et, au contraire, s'il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs, le fort emportant le faible, et l'impression la plus vive étouffant celle qui est plus obscure.
Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte ; il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison ; et la vérité n'en est pas moins vérité, pour être mêlée avec le mensonge ; elle n'appartient jamais aux hommes qui la proposent ; ainsi, encore que les hommes par leurs mensonges méritent qu'on les condamne, les vérités qu'ils avancent ne méritent pas d'être condamnées.
C'est pourquoi la justice et la raison demandent que, dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal, on en fasse le discernement, et c'est particulièrement dans cette séparation judicieuse que paraît l'exactitude de l'esprit.
(1672); l'Impiété de la morale des calvinistes (1675). Bientôt, entraîné de nouveau par son ardeur, il reprit sa guerre contre les jésuites, fut calomnié auprès du roi, et jugea prudent, en 1679, ^^ se retirer en Belgique. Là il publia son Apologie du clergé de France et des catholiques d'Angleterre contre le ministre Jurieu (1681). Peu après il eut de vifs démêlés avec Malebranclie. Cette dispute dura jusqu'à sa mort. Les jansénistes perdirent en lui leur plus ferme appui, et les jésuites leur plus redoutable "adversaire. C'est un des esprits les plus philosophiques et les plus étendus du XVue siècle.
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L"Esprit de jalousie et de contradiction.
L'ESPRIT des hommes n'est pas seulement naturellement amoureux de lui-même ; mais U est aussi naturellement jaloux, envieux, et malin à l'égard des autres ; il ne souffre qu'avec peine qu'ils aient quelque avantage, parce qu'il les désire tous pour lui : et comme c'en est un que de connaître la vérité et d'apporter aux hommes quelque nouvelle lumière, on a une passion secrète de leur ravir cette gloire, ce qui engage souvent à combattre sans raison les raisons et les opinions des autres. Ainsi, comme l'amour-propre fait souvent faire ce raisonnement ridicule : C'est une opinion que j'ai inventée, c'est celle de mon ordre, c'est un sentiment qui m'est commode, il est donc véritable ; la malignité naturelle fait souvent faire cet autre, qui n'est pas moins absurde : C'est un autre que moi qui l'a dit, cela est donc faux : ce n'est pas moi qui ai fait ce Uvre, il est donc mauvais.
C'est la source de l'esprit de contradiction si ordinaire parmi les hommes, et qui les porte, quand ils entendent ou lisent quelque chose d'autrui, à considérer peu les raisons qui pourront les persuader et à ne songer qu'à celles qu'ils croient pouvoir opposer. Ils sont toujours en garde contre la vérité, et ils ne pensent qu'aux moyens de la repousser et de l'obscurcir, en quoi ils réussissent presque toujours, la fertilité de l'esprit humain étant inépuisable en fausses raisons. Quand ce vice est dans l'excès, il fait un des principaux caractères de l'esprit de pédanterie, qui met son plus grand plaisir à chicaner les autres sur les plus petites choses, et à contredire tout avec une basse malignité ; mais il est souvent plus imperceptible et plus caché ; et l'on peut dire même que personne n'en est entièrement exempt, parce qu'il a sa racine dans l'amour-propre, qui vit toujours dans les hommes.
L'Esprit de dispute.
ON peut distinguer de la contradiction maUgne et envieuse une autre sorte d'humeur moins mauvaise, mais qui engage dans les mêmes fautes de raisonnement ; c'est l'esprit de dispute, qui est encore un défaut qui gâte beaucoup l'esprit. Ce n'est
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pas qu'on puisse blâmer généralement la dispute ; on peut dire, au contraire, que, pourvu qu'on en use bien, il n'y a rien qui serve davantage à donner diverses ouvertures ou pour trouver la vérité ou pour la persuader aux autres. Le mouvement d'un esprit qui s'occupe seul à l'examen de quelque matière est d'ordinaire trop froid et trop languissant ; il a besoin d'une certaine chaleur qui l'excite et qui réveille ses idées ; et c'est d'ordinaire par les diverses oppositions qu'on nous fait que l'on découvre où consiste la difficulté de la persuasion et l'obscurité ; ce qui nous donne lieu de faire effort pour la vaincre. Mais il est vrai qu'autant cet exercice est utile, lorsque l'on en use comme il faut et avec un entier dégagement de passion, autant est-il dangereux lorsqu'on en use mal et que l'on met sa gloire à soutenir son sentiment à quelque prix que ce soit et à contredire celui des autres. Rien n'est plus capable de nous éloigner de la vérité et de nous jeter dans l'égarement que cette sorte d'humeur. On s'accoutume, sans qu'on s'en aperçoive, à trouver raison partout, et à se mettre au-dessus des raisons, en ne s'y rendant jamais : ce qui conduit peu à peu à n'avoir rien de certain et à confondre la vérité avec l'erreur, en les regardant l'une et l'autre comme également probables. C'est ce qui fait qu'il est si rare que l'on termine quelque question par la dispute, et qu'il n'arrive presque jamais que deux philosophes tombent d'accord. On trouve toujours à repartir et à se défendre, parce qu'on a pour but d'éviter non l'erreur, mais le silence, et que l'on croit qu'il est moins honteux de se tromper toujours que d'avouer que l'on s'est trompé.
L'Esprit d'indifférence et de complaisance.
IL se trouve des personnes, principalement parmi ceux qui hantent la cour, qui, reconnaissant assez combien les humeurs contredisantes sont incommodes et désagréables, prennent une route toute contraire, qui est de ne rien contredire, mais de louer et d'approuver tout indifféremment ; et c'est ce qu'on appelle complaisance, qui est une humeur plus commode pour la fortune, mais aussi désavantageuse pour le jugement ; car. comme les contredisants prennent pour vrai le contraire de ce qu'on leur dit, les complaisants semblent prendre pour vrai tout
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ce qu'on leur dit ; et cette accoutumance corrompt premièrement leur discours, et ensuite leur esprit. C'est par ce moyen qu'on a rendu les louanges si communes, et qu'on les donne si indifféremment à tout le monde qu'on ne sait plus qu'en conclure. Il n'y a point dans la gazette de prédicateur qui ne soit des plus éloquents et qui ne ravisse ses auditeurs par la profondeur de sa science ; tous ceux qui meurent sont illustres en piété ; l3S plus petits auteurs pourraient faire des livres des éloges qu'ils reçoivent de leurs amis ; de sorte que, dans cette profusion de louanges, que l'on fait avec si peu de discernement, il y a sujet de s'étonner qu'il y ait des personnes qui en soient si avides et qui' ramassent avec tant de soin celles qu'on leur donne.
Il est impossible que cette confusion dans la louange ne produise la même confusion dans l'esprit, et que ceux qui s'accoutument à louer tout ne s'accoutument aussi à approuver tout : mais, quand la fausseté ne serait que dans Les paroles, et non dans l'esprit, cela suffit pour éloigner ceux qui aiment sincèrement la vérité. Il n'est pas nécessaire de reprendre tout ce qu'on voit de mal ; mais il est nécessaire de ne louer que ce qui est véritablement louable ; autrement l'on jette ceux que l'on loue de cette sorte dans l'illusion, l'on contribue à tromper ceux qui jugent de ces personnes par ces louanges, et l'on fait tort à ceux qui en méritent do véritables, en les rendant communes à ceux qui n'en méritent pas ; enfin l'on détruit toute la foi du langage, et l'on brouille toutes les idées des mots en faisant qu'ils ne soient plus dignes de nos jugements et de nos pensées, mais seulement d'une civilité extérieure qu'on veut rendre à ceux que l'on loue, comme pourrait être une révérence : car c'est tout ce que l'on doit conclure des louanges et des compliments ordinaires.
JlnJt AynixiUoi