‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 10 sur 65 · ANDRE CHENIER · texte numérisé non relu

ANDRE CHENIER

L'Aveugle,

1 DIEU dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute !

O Sminthée- Apollon, je périrai sans doute,

Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. »

C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,

Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre

S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

(1) CHÉNIER (André-Marie de), né en 1762 à Constantinople, décapité à Paris en 1794. Amené en France à l'âge de deux ans, il fit ses études au collège de Navarre, et, après avoir passé quelques mois à Strasbourg comme souslieutenant, fut attaché d'ambassade en Angleterre, où il resta trois ans. La Révolution le trouva fort partisan des idées nouvelles, mais le régime de la Terreur lui répugna, et, après l'avoir flétri dans de vigoureux articles politiques et dans des vers superbes, il alla périr sur l'échafaud, le 7 thermidor, deux jours avant Robespierre, dont la chute l'eût sauvé.

Quand André Chénier mourut, son œuvre était absolument inédite, moins deux pièces publiées dans les feuilles du temps : le Serment du jeu de paume et la Jeune Captive, et elle devait dormir encore vingt-cinq ans, jusqu'en 1819, époque à laquelle Henri de Latouche la publia. Cette publication était d'ailleurs fort incomplète ; non content de tronquer certaines pièces, l'éditeur n'en respectait pas toujours le texte. Ce fut néanmoins une révélation. En effet, si Chénier appartient tout entier au dix-huitième siècle, d'abord par le fond même de son esprit, qui est celui de Y Encyclopédie, ensuite par son goût pseudo-classique, qui le place parfois à côté de Delille et des poètes didactiques, ses contemporains, il n'en a pas moins eu, par ses idylles et ses pastorales, une très vive influence sur le mouvement de 1820. Il débarrassa la poésie de la plate et froide rhétorique où elle s'abîmait, en la ramenant à la grande tradition de la Renaissance, qui puisait aux sources mêmes de la nature. De sorte qu'après avoir été appelé le dernier des classiques, il peut passer bien plus justement pour le premier des romantiques ; et c'est à ce titre qu'il trouve place ici, à côté de Vigny, qui l'imite, et d'Auguste Barbier, qui lui emprunte jusqu'au titre des ïambes.

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Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ;

Ils l'écoutaient de loin et, s'approchant de lui :

« Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?

Serait-ce un habitant de l'empire céleste?

Ses traits sont grands et fiers ; de sa ceinture agreste

Pend une lyre informe, et les sons de sa voix

Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois. >

Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère,

Se trouble et tend déjà les mains à la prière.

« Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger î

(Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,

Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,

Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse I)

Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,

Les humains près de qui les flots t'ont amené

Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures.

Les Destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures :

Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux,

Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

— Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,

Vos discours sont prudents, plus qu'on eût dû l'attendre :

Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger

Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.

Ne me comparez pas à la troupe immortelle :

Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,

Voyez ! est-ce le front d'un habitant des cieux?

Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux l

Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,

C'est à celui-là seul que je suis comparable ;

Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris,

Des chansons à Phœbus voulu ravir le prix ;

Ni, livré comme Œdipe à la noire Euménide,

Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide,

Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin

Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

— Prends, et puisse bientôt changer ta destinée ! t Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants,

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