‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 9 sur 65 · ANDRIEUX · texte numérisé non relu

ANDRIEUX

Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie, Souper avec Dargens, Voltaire et La Mettrie. Sur le riant coteau par le prince choisi S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude ; Et, de quelque côté que vînt souffler le vent, Il y tournait son aile et s'endormait content.

Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire ; Et des hameaux voisins les filles, les garçons Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci !... Ce doux nom, d'un favorable augure, Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honcra son palais.

Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre

Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre,

Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits

Tourmentera toujours les meuniers et les rois?

En cette occasion le roi fut le moins sage ;

Il lorgna du voisin le modeste héritage.

On avait fait des plans, fort beaux sur le papier,

Où le chétif enclos se perdait tout entier.

Il fallait, sans cela, renoncer à la vue,

Rétrécir les jardins, et masquer l'avenue.

Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant

Fit venir le meunier, et, d'un ton important :

« Il nous faut ton moulin : que veux-tu qu'on t'en donne?

— Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne. Il vous faut est fort bon,... mon moulin est à moi... Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.

— Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.

— Faut-il vous parler clair? — Oui. — C'est que je le garde. Voilà mon dernier mot. • Ce refus effronté

Avec un grand scandale au prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile, Presse, flatte, promet ; ce fut peine inutile.

1818-1823 ANDRIEUX - 23

Sans-Souci s'obstinait. 0 Entendez la raison,

Sire ; je ne peux pas vous vendre ma maison :

Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître ;

C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être,

Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats

Au bout de vos discours ne me tenteraient pas.

Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste. »

Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric, un moment par l'humeur emporté : « Parbleu ! de ton moulin c'est bien être entêté ! Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre : Sais-tu que sans payer je le pourrais bien prendre? Je suis le maître. — Vous !... de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin. »

Le monarque, à ce mot, revient de son caprice,

Charmé que sous son règne on crût à la justice.

Il rit, et se tournant vers quelques courtisans :

« Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans.

Voisin, garde ton bien ; j'aime fort ta réplique. »

Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier ; Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit mainte fois telle autre fantaisie : Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie ; Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, Epris du vrai renom qui séduit les guerriers, Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince : On respecte un moulin, on vole une province.

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