X819 ANDRÉ CHÉNIER
Paris me semble un autre empire,
Dès que chez toi je vois sourire Mes pénates secrets, couronnés de rameaux,
D'où souvent les monts et les plaines Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines,
Sous de triples cintres d'ormeaux.
Les chars, les royales merveilles,
Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui ; des .grandeurs tu n'es plus le séjour :
Mais le sommeil, la solitude, Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude,
Composent aujourd'hui ta cour.
Ah ! malheureux ! à ma jeunesse
Une oisive et morne paresse Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.
Mon âme, d'ennuis consumée, S'endort dans les langueurs. Louange et renommée
N'inquiètent plus mes désirs.
L'abandon, l'obscurité, l'ombre,
Une paix taciturne et sombre, Voilà tous mes souhaits. Cache mes tristes jours,
Et nourris, s'il faut que je vive, De mon pâle flambeau la clarté fugitive,
Aux douces chimères d'amours.
L'âme n'est point encor flétrie,
La vie encor n'est point tarie Quand un regard nous trouble et le cœur et la voix.
Qui cherche les pas d'une belle.
Qui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle,
De ses jours peut porter le poids.
J'aime ; je vis ! Heureux rivage !
Tu conserves sa noble image, Son nom qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir,
Quand, l'âme doucement émue, J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue,
Et l'instant où je dois la voir.
XIXe SIÈCLE (POÉSI») — I. °