‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 17 sur 65 · DERNIERS VERS · texte numérisé non relu

DERNIERS VERS

ïambes1.

COMME un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée,

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats, Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,

Où seul, dans la foule à grands pas J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,

Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime

Et, chargeant mes bras de liens, Me traîner, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus,

(1) Quand Henri de Latouche publia en 1819 les poésies d'André Chénier, il osa mutiler cette admirable pièce, préférant sacrifier de beaux vers à un effet mélodramatique dont la destinée tragique d'André Chénier n'avait cependant nul besoin. Il supposait en effet que le poète, composant ces ïambes à la Conciergerie, pendant l'appel des condamnés, avait été arrêté par l'appel de son nom, et il terminait brusquement la pièce par ce vers ainsi modifié :

Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.

Il reprenait une nouvelle pièce au vingt-cinquième vers, qui

commençait ainsi :

Que promet l'avenir? Quelle franchise auguste...

Cette pièce ne parut complète pour la première fois que dans l'édition de Gabriel de Chénier ; nous la donnons telle qu'elle fut écrite.

Page 1