ANDRÉ CHÉNIER
Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien ! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste,
De mâle constance et d'honneur, Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié Font digne de regrets l'habitacle des hommes?
La peur blême et louche est leur dieu, La bassesse, la fièvre... Ah ! lâches que nous sommes !
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu, Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !...
Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux ' — Non, non, puisse- je vivre,
Ma vie importe à la vertu.
Car l'honnête homme, enfin, victime de l'outrage,
Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage,
Brillant d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
N'étincellera dans mes mains, Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche ;
Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce ou, plus atroce injure,
L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure,
Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Égorgée !... O mon cher trésor, O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor,