‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 22 sur 65 · LITHOGRAPHIE DE DEVERIA · texte numérisé non relu

LITHOGRAPHIE DE DEVERIA

XIXe SIECLE — POESIE, I.

« Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume?

Quel mal avons-nous fait, pour ne plus nous chérir?

Vois, la lampe pâlit, l'âtre scintille et fume ;

Si tu ne parles pas, le feu qui se consume,

Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir !

« Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte.

Alors que diras-tu quand tu t'éveilleras?

Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.

Pour nous rendre la vie, en invoquant ta sainte,

Il faudrait bien longtemps nous serrer dans tes bras.

« Donne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées. Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour. Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées, Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées, Et dont le cri de guerre était un nom d'amour.

« Dis-nous quel divin signe est funeste aux fantômes ; Quel ermite dans l'air vit Lucifer volant ; Quel rubis étincelle au front du roi des gnomes ; Et si le noir démon craint plus dans ses royaumes Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.

incomparables ; sa fécondité a même dépassé la tombe, — et c'est seulement à son centenaire, en 191 2, qu'ont paru ses derniers vers.

Victor Hugo, qui s'est lui-même défini « un écho sonore mis au centre de tout », représente en effet toutes les nobles passions, toutes les généreuses colères et toutes les hautes aspirations du siècle qu'il a rempli. S'il ne joua pas en politique un rôle prépondérant, il y célébra du moins les plus belles idées de justice et d'humanité. Quant à la poésie contemporaine, il l'a créée tout entière par son seul génie, aussi puissant que divers. Nul n'est plus artiste que lui. Le rythme, le ton, la langue, tout lui obéit. Non moins apte à peindre le monde invisible que le monde visible, il a reculé à l'infini les bornes de l'expression poétique. La sensibilité, l'émotion ne lui font pas pour cela défaut ; mais elles sont mâles, profondes, et jamais déprimantes. Tous les genres poétiques sont renouvelés et représentés incomparablement par lui. Il est épique, dramatique, élégiaque, satirique, ému, tendre, gracieux, quand il veut et comme il lui plaît, allant avec autant de facilité et d'aisance des Feuilles d'automne aux Contemplations et aux Châtiments, que de la Légende des siècles aux Chansons des rues et des bois et à Y Art d'être grandpère. On peut dire sans conteste que rien ne l'égale et qu'il est la plus grande date poétique française depuis la Pléiade de Ronsard.

« Ou montre-nous ta Bible, et les belles images, Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes à genoux, L'enfant Jésus, la crèche, et le bœuf, et les mages ; Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages, Un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous.

« Mère !... Hélas ! par degrés s'affaisse la lumière, L'ombre joyeuse danse autour du noir foyer, Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière... Oh ! sors de ton sommeil, interromps ta prière ; Toi qui nous rassurais, veux -tu nous effrayer?

« Dieu ! que tes bras sont froids ' Rouvre les yeux... Naguère Tu nous parlais d'un monde où nous mènent nos pas, Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère, Tu parlais de la mort;... dis-nous, ô notre mère, Qu'est-ce donc que la mort? Tu ne nous réponds pas î »

Leur gémissante voix se plaignit longtemps seule. La jeune aube parut sans réveiller l'aïeule. La cloche frappa l'air de ses funèbres coups ; Et, le soir, un passant, par la porte entr'ouverte, Vit devant le saint livre et la couche déserte Les deux petits enfants qui priaient à genoux.

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