POÈMES ANTIQUES ET MODERNES
Moïse.
LE soleil prolongeait sur la cime des tentes Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes, Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts. La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne. Du stérile Nébo gravissant la montagne, Moïse, homme de Dieu, s'arrête et, sans orgueil, Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil. Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent, Puis, au delà des monts que ses regards parcourent, S'étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé, Dont le pays fertile à sa droite est placé ;
(1) VIGNY (Alfred- Victor, comte de), né à Loches en 1797, mort à Paris en 1863. D'abord souslieutenant de gendarmes rouges (18 14), puis capitaine de la garde royale (1823), il donna sa démission en 1828. Dès 181 5 il avait commencé à écrire des vers ; en 1822 parut son premier recueil, augmenté en 1826 d'un certain nombre de pièces. Il aborda ensuite le roman avec Cinq-Mars (1826), suivi de Stello (1832) et de Servitude et Grandeur militaires (1835), puis le théâtre avec la Maréchale d'Ancre (1831) et surtout avec Chatterton (1835), dont le succès fut immense. En 1845 il fut élu à l'Académie française, et vécut dès lors dans l'isolement, publiant dans la « Revue des Deux Mondes », à de longs intervalles, ces pièces qui devaient former le recueil posthume des Destinées (1864). Génie hautain et solitaire, Vigny est le plus personnel de tous les romantiques. Cependant, excepté peut-être dans une pièce : Y Esprit pur, il ne se met jamais en scène, mais s'exprime par la bouche de personnages symboliques : Moïse, Samson, Jésus même, donnant ainsi une portée générale à l'expression de ses propres sentiments. Moins doué que les autres comme artiste, manquant de souffle, quelquefois obscur, il n'en a pas moins laissé un certain nombre de pièces magnifiques, comme Moïse, la Maison du berger, la Mort du loup, la Colère de Samson, le Mont des Oliviers, qui font de lui un des plus grands poètes du dix-neuvième siècle.