‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 38 sur 65 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

La Maison du Moustoir.

O MAISON du Moustoir ! combien de fois la nuit,

Ou quand j'erre le jour dans la foule et le bruit,

Tu m'apparais ! — Je vois les toits de ton village

Baignés à l'horizon dans des mers de feuillage,

Une grêle fumée au-dessus, dans un champ

Une femme au loin appelant son enfant,

Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache,

Qui, tandis qu'indolente elle paît à l'attache,

Entonne un air breton, un air breton si doux

Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous. —

Oh ! les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières,

Le petit sentier blanc et bordé de bruyères,

Tout renaît, comme au temps où, pieds nus, sur le soir,

J'escaladais la porte et courais au Moustoir ;

Et dans ces souvenirs où je me sens revivre,

Mon pauvre cœur troublé se délecte et s'enivre !

Aussi, sans me lasser, tous les jours je revois

Le haut des toits de chaume et le bouquet de bois,

Au vieux puits la servante allant emplir ses cruches,

Et le courtil en fleur où bourdonnent les ruches,

(i) BRIZEUX (Auguste), né en 1806, à Lorient, mort à Montpellier en 1858. Il vint à Paris vers 1825, et s'y fit connaître par le poème de Marie. Il entreprit ensuite un voyage en Italie en compagnie d'Auguste Barbier, publia la. Fleur d'or, recueil connu d'abord sous le titre obscur de Ternaires, puis une idylle, Primel et Nola, une épopée rustique, les Bretons, et enfin les Histoires poétiques (1856).

Discrète et pénétrante, comme les parfums de la terre bretonne dont elle est issue, la poésie de Brizeux manque un peu de force et d'épanouissement, mais elle n'en est pas moins exquise. Le style en est net et précis, la couleur sobre, le sentiment plein de naturel, de fraîcheur et de

naïveté. On relira toujours ses élégies pastorales, qui comptent parmi ce

que ce genre a produit de meilleur.

Et l'aire, et le lavoir, et la grange ; en un coin, Les pommes par monceaux et les meules de foin ; Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche, Et devant la maison un lit de paille fraîche. Et j'entre; et c'est d'abord un silence profond, Une nuit calme et noire ; aux poutres du plafond Un rayon de soleil, seul, darde sa lumière Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'éclaircit ; à deux pas, Je vois le lit de chêne et son coffre, et plus bas (Vers la porte, en tournant), sur le bahut énorme. Pêle-mêle, bassins, vases de toute forme, Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer ; Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer, Assise à son rouet, près du grillon qui crie, Et dans l'ombre filant, je reconnais Marie ; Et sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux, Avec son doux parler elle me dit : « C'est vous 1 •

Le Convoi de Louise.

QUAND Louise mourut à sa quinzième année, Fleur des bois par la pluie et le vent moissonnée, Un cortège nombreux ne suivit pas son deuil ; Un seul prêtre en priant conduisit le cercueil ; Puis, venait un enfant qui, d'espace en espace, Aux saintes oraisons répondait à voix basse ; Car Louise était pauvre, et jusqu'en son trépas Le riche a des honneurs que le pauvre n'a pas. La simple croix de buis, un vieux drap mortuaire, Furent les seuls apprêts de son lit funéraire ; Et quand le fossoyeur, soulevant son beau corps, Du village natal l'emporta chez les morts, A peine si la cloche avertit la contrée Que sa plus douce vierge en était retirée. Elle mourut ainsi. — Par les taillis couverts, Les vallons embaumés, les genêts, les blés verts, Le convoi descendit au lever de l'aurore : Avec toute sa pompe avril venait d'éclore Et couvrait en passant d'une neige de fleurs Ce cercueil virginal, et le baignait de pleurs ;

L'aubépine avait pris sa robe rose et blanche ; Un bourgeon étoile tremblait à chaque branche ; Ce n'étaient que parfums et concerts infinis, Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids.

Le Pont-Kerlô.

UN jour que nous étions assis au Pont-Kerlô,

Laissant pendre, en riant, nos pieds au fil de l'eau,

Joyeux de la troubler, ou bien, à son passage,

D'arrêter un rameau, quelque flottant herbage,

Ou sous les saules verts d'effrayer le poisson

Qui venait au soleil dormir près du gazon ;

Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleine

N'éveillant la vallée immobile et sereine,

Hors nos ris enfantins, et l'écho de nos voix

Qui partait par volée et courait dans les bois,

Car entre deux forêts la rivière encaissée

Coulait jusqu'à la mer, lente, claire et glacée ;

Seuls, dis- je, en ce désert, et libres tout le jour,

Nous sentions, en jouant, nos cœurs remplis d'amour.

C'était plaisir de voir, sous l'eau limpide et bleue,

Mille petits poissons, faisant frémir leur queue,

Se mordre, se poursuivre, ou, par bandes nageant,

Ouvrir et refermer leurs nageoires d'argent ;

Puis les saumons bruyants ; et, sous son lit de pierre.

L'anguille qui se cache au bord de la rivière ;

Des insectes sans nombre, ailés ou transparents,

Occupés tout le jour à monter les courants :

Abeilles, moucherons, alertes demoiselles

Se sauvant sous les joncs du bec des hirondelles.

Sur la main de Marie une vint se poser,

Si bizarre d'aspect qu'afin de l'écraser

J'accourus : mais, déjà, ma jeune paysanne

Par l'aile avait saisi la mouche diaphane,

Et, voyant la pauvrette en ses doigts remuer :

« Mon Dieu, comme elle tremble ! oh ! pourquoi la tuer?

Dit-elle. Et, dans les airs, sa bouche ronde et pure

Souffla légèrement la frêle créature.

Qui, déployant soudain ses deux ailes de feu,

Partit, et s'éleva joyeuse et louant Dieu.

Bien des jours ont passé, depuis cette journée, Hélas ! et bien des ans l Dans ma quinzième année, Enfant, j'entrais alors ; mais les jours et les ans Ont passé sans ternir ces souvenirs d'enfants ; Et d'autres jours viendront et des amours nouvelles ; Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles, Dans l'ombre de mon cœur mes plus fraîches amours, Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.

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(Voir pages 42 et 80.)

CHANSONS

Le Vieux Vagabond.

DANS ce fossé cessons de vivre.

Je finis vieux, infirme et las.

Les passants vont dire : il est ivre.

Tant mieux ! ils ne me plaindront pas. J'en vois qui détournent la tête ; D'autres me jettent quelques sous.

Courez vite ; allez à la fête ; Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.

Oui, je meurs ici de vieillesse Parce qu'on ne meurt pas de faim.

j 'espérais voir de ma détresse L'hôpital adoucir la fin.

Mais tout est plein dans chaque hospice, Tant le peuple est infortuné.

La me, hélas ! fut ma nourrice.

Vieux vagabond, mourons où je suis né.

Aux artisans, dans mon jeune âge, J'ai dit : « Qu'on m'enseigne un métier. — Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage, Répondaient-ils, va mendier. »

8o - AUGUSTE BARBIER 1833

Riches, qui me disiez : « Travaille, » J'eus bien des os de vos repas ; J'ai bien dormi sur votre paille.

Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.

J'aurais pu voler, moi, pauvre homme ; Mais non : mieux vaut tendre la main Au plus j'ai dérobé la pomme Qui mûrit au bord du chemin. Vingt fois pourtant on me verrouille Dans les cachots, de par le roi.

De mon seul bien on me dépouille.

Vieux vagabond, le soleil est à moi.

Le pauvre a-t-il une patrie?

Que me font vos vins et vos blés, Votre gloire et votre industrie, Et vos orateurs assemblés?

Dans vos murs ouverts à ses armes Lorsque l'étranger s'engraissait, Comme un sot, j'ai versé des larmes Vieux vagabond, sa main me nourrissait

Comme un insecte fait pour nuire, Hommes, que ne m'écrasiez-vous?

Ah ! plutôt vous deviez m'instruire A travailler au bien de tous.

Mais à l'abri du vent contraire, Le ver fût devenu fourmi ; Je vous aurais chéris en frère.

Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.

AUGUSTE BARBIER iSjj

(Voir page 68.)

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