MES HEURES PERDUES
Sonnet.
MA vie a son secret, mon âme a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
(1) ARVERS (Félix), né et mort à Paris (1806- 1850). Il fut surtout connu à son époque comme auteur dramatique, et fit plusieurs comédies et vaudevilles en collaboration avec Scribe. Il serait aujourd'hui tout à fait oublié, sans ce sonnet fameux qui désignait, paraît-il, Mme Ménessier- Nodier, fille de Charles Nodier. On trouve cependant, à côt-é de ce sonnet, des vers d'un rare mérite, dans Mes Heures perdues ; on y trouve même un drame, intitulé : la Mort de François Jer, d'une belle éloquence et d'un hardi réalisme, et une comédie : Plus de peur que de mal, pastiche élégant des premières comédies de Molière. Arvers est un poète de demi -teintes, de demicoteau, comme dirait Sainte-Beuve dont il procède. Certains de ses vers semblent même annoncer la manière de Coppée.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.
A l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
'< Quelle est donc cette femme? » et ne comprendra pas.
iâjj VICTOR HUGO
(Voir pages 4*. 58 et 73.