MILLEVOYE • j8ii
Et j'ai vu comme une ombre vaine S'évanouir mon beau printemps.
Tombe, tombe, feuille éphémère, Voile aux yeux ce triste chemin ; Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain.
Mais, vers la solitaire allée, Si mon amante échevelée Venait pleurer quand le jour fuit, Éveille par ton léger bruit Mon ombre un instant consolée ! • Il dit, s'éloigne... et sans retour !... La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe...
Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée, Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.
Le Poète mourant.
LE poète chantait, ùe sa lampe fidèle S'éteignaient par degrés les rayons pâlissants ;
Et lui, prêt à mourir comme elle.
Exhalait ces tristes accents :
« La fleur de ma vie est fanée ;
Il fut rapide, mon destin !
De mon orageuse journée
Le soir toucha presque au matin.
« Il est sur un lointain rivage Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort. Sous ses rameaux trompeurs malheureux qui s'endort ! Volupté des amours ! cet arbre est ton image, Et moi, j'ai reposé sous le mortel ombrage ; Voyageur imprudent, j'ai mérité mon sort.
iStt MILLEVOYE - 15
« Brise-toi, lyre tant aimée !
Tu ne survivras point à mon dernier sommeil,
Et tes hymnes sans renommée Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.
t Je ne paraîtrai pas devant le trône austère Où la postérité, d'une inflexible voix,
Juge les gloires de la terre, Comme l'Egypte, aux bords de son lac solitaire,
Jugeait les ombres de ses rois.
« Compagnons dispersés de mon triste voyage, O mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers ! De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
« Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne, Femmes ! vos traits encore à mon œil incertain
S'offrent comme un rayon d'automne
Ou comme un songe du matin.
Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande Un dernier souvenir de douleur et d'amour : Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande
Les roses qui vivent un jour. »
Le poète chantait, quand la lyre fidèle S'échappa tout à coup de sa débile main ;
Sa lampe mourut, et comme elle
Il s'éteignit le lendemain.
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