‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 4 sur 65 · MARIE-JOSEPH CHÉNIER · texte numérisé non relu

MARIE-JOSEPH CHÉNIER

Les travaux, les chagrins ont doublé mes années, Ma vie est sans couleur, et mes pâles journées M'offrent de longs ennuis l'enchaînement certain, Lugubres comme un soir qui n'eut pas de matin. Je vois le but, j'y touche, et j'ai soif de l'atteindre. Le feu qui me brûlait a besoin de s'éteindre ; Ce qui m'en reste encor n'est qu'un morne flambeau Éclairant à mes yeux le chemin du tombeau. Que je repose en paix sous le gazon rustique, Sur les bords du ruisseau pur et mélancolique ! Vous, amis des humains, et des champs et des vers, Par un doux souvenir peuplez ces lieux déserts ; Suspendez aux tilleuls qui forment ces bocages Mes derniers vêtements mouillés de tant d'orages ; Là quelquefois encor daignez vous rassembler ; Là prononcez l'adieu ; que je sente couler Sxir le sol enfermant mes cendres endormies Des mots partis du cœur et des larmes amies !

FRAGMENT DU « DISCOURS SUR LA CALOMNIE ». — (Les

quatre premiers vers sont gravés sur le tombeau de M.-J. Chénier, au cimetière du Père-Lachaise, à Paris.)

i8u MILLEVOTE l

La Chute des feuilles.

DE la dépouille de nos bois

L'automne avait jonché la terre ;

Le bocage était sans mystère,

Le rossignol était sans voix.

Triste et mourant à son aurore,

Un jeune malade, à pas lents,

Parcourait une fois encore

Le bois cher à ses premiers ans :

« Bois que j'aime ! adieu,... je succombe

Ton deuil m'avertit de mon sort ;

Et dans chaque feuille qui tombe

Je vois un présage de mort.

Fatal oracle d'Épidaure !

Tu mJas dit : — Les feuilles des bois

A tes yeux jauniront encore,

Mais c'est pour la dernière fois.

L'éternel cyprès se balance,

Déjà sur ta tête en silence

Il incline ses longs rameaux :

Ta jeunesse sera flétrie,

Avant l'herbe de la prairie,

Avant le pampre des coteaux. —

Et je meurs !... De leur froide haleine

M'ont touché les sombres autans.

(i) MILLEVOYE (Charles-Hubert), né à Abbeville en 1782, mort à Paris en 181 6. Auteur d'élégies passables et de poèmes héroïques sans valeur. Il fut célèbre et choyé à son époque, et mourut prématurément des suites d'une vie facile et déréglée. On célébra longtemps sa sensibilité; nous ne la trouvons plus guère aujourd'hui que dans la Chute des feuilles et le Poète mourant, qui expriment heureusement un état d'âme fort à la mode sous la Restauration : la tristesse du poitrinaire.

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