‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 56 sur 65 · POÉSIES NOUVELLES · texte numérisé non relu

POÉSIES NOUVELLES

Tristesse.

J'AI perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaîté ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie :

Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

Une Soirée perdue.

J'ÉTAIS seul, l'autre soir, au Théâtre-Français, Ou presque seul ; l'auteur n'avait pas grand succès, Ce n'était que Molière, et nous savons de reste Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste, Ignora le bel art de chatouiller l'esprit Et de servir à point un dénoûment bien cuit. Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode, Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode, Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston, Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

J'écoutais cependant cette simple harmonie, Et comme le bon sens fait parler le génie,

ZIZe SliCLL (poésie) — I.

J'admirais quel amour pour l'âpre vérité

Eut cet homme si fier en sa naïveté,

Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,

Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !

Et je me demandais : « Est-ce assez d'admirer?

Est-ce assez de venir, un soir, par aventure.

D'entendre au fond de l'âme un cri de la nature,

D'essuyer une larme, et de partir ainsi,

Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci? •

Enfoncé que j'étais dans cette rêverie,

Ça et là, toutefois, lorgnant la galerie,

Je vis que, devant moi, se balançait gaîment

Sous une tresse noire un cou svelte et charmant ;

Et, voyant cet ébène enchâssé dans l'ivoire,

Un vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire,

Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

J'osai m'en souvenir, même devant Molière ;

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offensa pas,

Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,

Regardant cette enfant, qui ne s'en doutait guère :

« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se- plie et de la neige effacerait l'éclat. »

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l'antique franchise, à ce point délaissée,

Avec notre finesse et notre esprit moqueur,

Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ;

Que c'était une triste et honteuse misère

Que cette solitude à l'entour de Molière,

Et qu'il est pourtant temps, comme dit la chanson,

De sortir de ce siècle ou d'en avoir raison ;

Car à quoi comparer cette scène embourbée,

Et l'effroyable honte où la muse est tombée?

La lâcheté nous bride, et les sots vont disant

Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent :

Comme si les travers de la famille humaine

Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine.

Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité,

Celui qui l'ose dire est toujours écouté.

Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire, J 'oserais ramasser le fouet de la satire, Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers. S'il rentrait aujourd'hui dans Paris la grand'ville, Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet : Nous avons autre chose à mettre au cabinet. O notre maître à tous ! si ta tombe est fermée, Laisse-moi, dans ta cendre un instant ranimée, Trouver une étincelle, et je vais t'imiter 1 J'en aurai fait assez si je puis le tenter. Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie. Parlait la vérité, ta seule passion, Et, pour me faire entendre, à défaut du génie, J'en aurai le courage et l'indignation !

Ainsi je caressais une folle chimère.

Devant moi, cependant, à côté de sa mère, L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement. Le spectacle fini, la charmante inconnue Se leva. Le beau cou, l'épaule à demi nue Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ; Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie. Hélas ! mon cher ami, c'est là toute ma vie. Pendant que mon esprit cherchait sa volonté, Mon corps avait la sienne et suivait la beauté ; Et quand je m'éveillai de cette rêverie, Il ne m'en restait plus que l'image chérie : « Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie et de la neige effacerait l'éclat. »

Souvenir.

J'ESPÉRAIS BIEN pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus chère tombe, et la plus ignorée Où dorme un souvenir !

i32 - A. DE MUSSET 1841

Que redoutiez- vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main, Alors qu'une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries, Où son bras m'enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis dont l'antique murmure A bercé mes beaux jours.

Les voilà ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d'oiseaux chante au bruit de mes pas. Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse, Ne m'attendiez-vous pas?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères, Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passé !

Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille, Et fier aussi mon cœur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami. Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici.

Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ; Mais du sombre horizon déjà tu te dégages, Et tu t'épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent sous tes rayons tous les parfums du jour : Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus les chagrins de ma vie? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant Et rien qu'en regardant cette vallée amie, Je redeviens enfant.

O puissance du temps, ô légères années ! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ; Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais.

Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice ! Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées, Des vulgaires douleurs linceul accoutumé, Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n'ont point aimé !

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur? Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier, du moment qu'il fait nuit? Est-ce bien toi, grande âme, immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant, Tu lui dis qu'il se trompe et que sa faible joie N'est qu'un affreux tourment !

Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots à prononcer, Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire, D'un éternel baiser !

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité, S'il n'est joie ou douleur, si juste et si certaine, Dont quelqu'un n'ait douté?

Comment vivez- vous donc, étranges créatures? Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas, Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas ;

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène Vers quelque monument d'un amour oublié, Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu'il vous heurte le pié.

Et vous criez alors que la vie est un songe ; Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge Ne dure qu'un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas, Ce fugitif instant fut toute votre vie ; Ne le regrettez pas !

j84i A. DE MUSSET - 135

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière : C'est là qu'est le néant !

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines? Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines, A chaque pas du Temps?

Oui, sans doute, tout meurt : ce monde est un grand rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n'avons pas plutôt ce roseau dans la main Que le vent nous l'enlève.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pies, La source desséchée où vacillait l'image De leurs traits oubliés !

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet être immobile Qui regarde mourir l

— Insensés ! dit le sage. — Heureux ! dit le poète. — Et quels tristes amours as-tu donc dans le cœur, Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète, Si le vent te fait peur?

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des bois et l'écume des eaux, Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast, à l'ange des ténèbres, Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante où flottait la poussière De notre mort chéri,

De notre pauvre amour, que dans la nuit profonde, Nous avions sur nos cœurs si doucement bercé ! C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde Qui s'était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire, Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire, Et c'était une voix ;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorés dans les miens confondus ; Mon cœur, encor plein d'elle, errait sur son visage, Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle ; Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j'aurais pu crier : « Qu'as-tu fait, infidèle, Qu'as-tu fait du passé? »

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.

. *$&e&if£&w

LITHOGRAPHIE DE GAVARNI XIXe SIÈCLE — POÉSIE, I.

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien ! qu'importe encore? O nature ! ô ma mère ! En ai- je moins aimé?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête ; Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché ! Comme le matelot brisé par la tempête, Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement : « A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. » J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l'emporte à Dieu !

(Voir page 17.)

Page 1