‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 57 sur 65 · DERNIERS CHANTS · texte numérisé non relu

DERNIERS CHANTS

(Poésies posthumes.)

Les Limbes.

COMME un vain rêve du matin, Un parfum vague, un bruit lointain, C'est je ne sais quoi d'incertain

Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer.

Jamais n'expire.

Partout cette demi-clarté Dont la morne tranquillité Suit un crépuscule d'été, Ou de l'aurore

Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n'est plus, quand le jour N'est pas encore !

Ce ciel terne, où manque un soleil, N'est jamais bleu, jamais vermeil ; Jamais brise, dans ce sommeil

De la nature, N'agita d'un frémissement La torpeur de ce lac dormant, Dont l'eau n'a point de mouvement,

Point de murmure.

L'air n'entr'ouvre sous sa tiédeur Que fleurs qui, presque sans odeur, Comme les lis ont la candeur

De l'innocence ; Sur leur sein pâle et sans reflets Languissent des oiseaux muets ; Dans le ciel, l'onde et les forêts, Tout est silence.

Loin de Dieu, là, sont renfermés Les milliers d'êtres tant aimés, Qu'en ces bosquets inanimés

La tombe envoie.

Le calme d'un vague loisir, Sans regret, comme sans désir, Sans peine comme sans plaisir.

C'est là leur joie.

Là, ni veille, ni lendemain !

Ils n'ont sur un bonheur prochain,

Sur celui qu'on rappelle en vain,

Rien à se dire.

Leurs sanglots ne troublent jamais De l'air l'inaltérable paix ; Mais aussi leur rire jamais

N'est qu'un sourire.

Sur leurs doux traits que de pâleur I Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur

Donnait envie !

De leurs yeux, qui charment d'abord.

Mais dont aucun éclair ne sort, Le morne éclat n'est pas la mort,

N'est pas la vie.

Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité ! Ils se couronnent sans gaîté

De fleurs nouvelles.

Ils se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas ; Ils volent, mais on n'entend pas

Battre leurs ailes.

Parmi tout ce peuple charmant.

Qui se meut si nonchalamment, Qui fait sous son balancement

Plier les branches, Quelle est cette ombre aux blonds cheveux, Au regard timide, aux yeux bleus, Qui ne mêle pas à leurs jeux

Ses ailes blanches?

Elle arrive, et, fantôme ailé,

Elle n'a pas encor volé ;

L'effroi dont son cœur est troublé,

J'en vois la cause :

N'est-ce pas celui que ressent La colombe qui, s'avançant, Pour essayer son vol naissant.

Voudrait et n'ose?

Non ! dans ses yeux roulent des pleurs. « Belle enfant, calme tes douleurs ; Là sont des fruits, là sont des fleurs Dont tu disposes.

Laisse-toi tenter et crois-moi ! Cueille ces roses sans effroi ; Car, bien que pâles comme toi.

Ce sont des roses.

t Triomphe en tenant à deux mains

Ta robe pleine de jasmins ;

Et puis, courant par les chemins,

Va les répandre.

Viens ! tu prendras en le guettant L'oiseau qui, sans but voletant, N'aime ni ne chante, et, partant,

Se laisse prendre.

t Avec ces enfants tu joueras ; Viens ! ils tendent vers toi les bras ; On danse tristement là-bas,

Mais on y danse.

Pourquoi penser, pleurer ainsi?

Aucun enfant ne pleure ici, Ombre rêveuse ; mais aussi

Aucun ne pense.

« Dieu permet-il qu'un souvenir Laisse ton cœur entretenir D'un bien qui ne peut revenir

L'idée amère?

— Oui, je me souviens du passé, Du berceau vide où j'ai laissé Mon rêve à peine commencé,

Et de ma mère. »

Adieu.

ADIEU, Madeleine chérie, Qui te réfléchis dans les eaux, Comme une fleur, dans la prairie Se mire au cristal des ruisseaux.

Ta colline, où j'ai vu paraître Un beau jour qui s'est éclipsé, J'ai rêvé que j'en étais maître ; Adieu ! ce doux rêve est passé.

De Saint- Just.

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Assis sur la rive opposée, Je te vois, lorsque le soleil Sur tes gazons boit la rosée.

Sourire encore à ton réveil, Et d'un brouillard pâle entourée, Quand le jour meurt avec le bruit, Blanchir comme une ombre adorée Qui nous apparaît dans la nuit.

Doux trésors de ma moisson mûre, De vos épis un autre est roi ; Tilleuls dont j'aimais le murmure, Vous n'aurez plus d'ombre pour moi ; Ton coq peut tourner à sa guise, Clocher, que je fuis sans retour :

Ce n'est plus à moi que la brise Lui dit d'annoncer un beau jour.

Cette fenêtre était la tienne, Hirondelle, qui vins loger Bien des printemps dans ma persienne, Où je n'osais te déranger ; Dès que la feuille était fanée, Tu partais la première, et moi Avant toi je pars cette année :

Mais reviendrai- je comme toi?

Qu'ils soient l'amour d'un autre maître. Ces pêchers dont j'ouvris les bras !

Leurs fruits verts, je les ai vus naître ; Rougir, je ne les verrai pas. J'ai vu des bosquets que je quitte Sous l'été les roses mourir ; J'y vois planter la marguerite :

Je ne l'y verrai pas fleurir.

Ainsi tout passe, et l'on délaisse Les lieux où l'on s'est répété :

« Ici luira sur ma vieillesse « L'azur de son dernier été. »

Heureux, quand on les abandonne, Si l'on part en se comptant tous, Si l'on part, sans laisser personne Sous l'herbe qui n'est plus à vous.

Adieu, prairie où sur la brune, Lorsque tout dort, jusqu'aux roseaux, J'entendais rire au clair de lune Les lutins des bois et des eaux, Qui, sous ces clartés taciturnes, Du trône disputant l'honneur, Se livraient des assauts nocturnes Autour des meules du faneur.

Adieu, mystérieux ombrages, Sombre fraîcheur, calme inspirant ; Mère de Dieu, de qui l'image Consacre ce vieux tronc mourant, Où, quand son heure est arrivée, Le passereau, loin des larcins.

Vient cacher sa jeune couvée Dans les plis de tes voiles saints.

Adieu, chapelle qui protège Le pauvre contre ses douleurs ; Avenue où, foulant la neige De mes acacias en fleurs, Lorsque le vent l'avait semée Du haut de ses rameaux tremblants, Je suivais quelque trace aimée Empreinte sur ses flocons blancs.

Adieu, flots, dont le cours tranquille, Couvert de berceaux verdoyants, A ma nacelle, d'île en île, Ouvrait mille sentiers fuyants, Quand, rêveuse, elle allait sans guide Me perdre, en suivant vos détours, Dans l'ombre d'un dédale humide Où je me retrouvais toujours.

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Adieu, chers témoins de ma peine, Forêt, jardin, flots que j'aimais !

Adieu, ma fraîche Madeleine l Madeleine, adieu pour jamais !

Je pars, il le faut, et je cède ; Mais le cœur me saigne en partant.

Qu'un plus riche qui te possède Soit heureux où nous l'étions tant !

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