L. HALÉVY
La leçon n'est pas commencée ; tapage infernal... quinze petites gamines riant, criant, gambadant, piaillant, hurlant, absolument déchaînées ; galopades, glissades, bourrades et bousculades, le tout entremêlé d'entrechats et de pirouettes.
Calmes et sereines au milieu de ce brouhaha, les mères. Elles sont là une douzaine, installées sur leurs banquettes, sommeillant, tricotant, tapissant, lisant le Petit Journal.
Les gamines sont en costume de danse... Décolletées, bras nus, robes de mousseline blanche, ceintures de soie bleue, rouge, rose, chaussons de coutil gris vingt fois piqués et repiqués... Presque toutes maigres, efflanquées, mal peignées, mal débarbouillées, mais un air de hardiesse, de courage et de bonne humeur.
Elles aiment leur état, elles aiment l'Opéra, elles aiment la danse. Leur métier est rude, mais elles l'adorent. C'est la grande vertu de ce petit monde.
Il faut se lever avant le jour en hiver pour venir à huit heures à la leçon, et le soir, après le spectacle, regagner à pied, sous la pluie, dans la neige, Montmartre ou les Batignolles. L'omnibus coûte six sous et les appointements sont minces... Pour les petites, vingt sous quand elles figurent le soir à l'Opéra... Devenues grandes, elles entrent dans le second quadrille et gagnent de sept à neuf cents francs par an.
Après quoi, elles avancent lentement, méthodiquement, car la hiérarchie de la danse est aussi étroite, aussi rigoureuse que la hiérarchie de l'année, aussi hérissée d'examens, de concours et d'inspections. Du second quadrille, on passe dans le premier, de mille à onze cents francs ; du premier quadrille dans les secondes coryphées, de treize à quatorze cents francs ; des secondes coryphées dans les premières, quinze cents francs.
Enfin, après des années et des années, petit sujet !... On devient petit sujet !... de seize cents francs à deux mille francs. C'est la fortune ! c'est la gloire ! Voilà le rêve de ces bambines I
de la guerre, qui forment un volume intitulé: V I nvasion ; enfin, quelques romans : Un mariage d'amour (1881) ; Princesse (1886) ; Criquetle, Karikari; et surtout l'Abbé Constantin (1882). Halévy est devenu, en 1884, membre de l'Académie française.
Halévy a tempéré ce que l'humeur de Meilhac avait de fantasque à l'excès et ramené par quelque endroit les plus bouffonnes elles-mêmes et les plus extravagantes de leurs pièces sur le terrain de la réalité. Leur théâtre peint surtout ce qu'on est convenu d'appeler la « vie de Paris » : remarquable de légèreté, de finesse, de grâce. Quant aux romans d'Halévy, ils ont une saveur très délicate, faite à la fois d'aménité et d'ironie.