L. HALÉVY
Voilà ce qui leur aura coûté tant de larmes et tant de calottes, car on ne sait pas de combien de travail et de misère est faite une pirouette de danseuse.
Le professeur arrive... Il paraît, son violon à la main. Aussitôt, du fond de la salle, avec des cris aigus, les petites s'élancent comme une trombe. EUes se jettent sur le maître de danse, l'entourent, le prennent d'assaut.
— Bonjour, m'sieu... Ça va bien, m'sieu?... Bonjour m'sieu... V'ià un petit bouquet pour vous, m'sieu...
Lui les embrasse, mais dans cette bagarre, tremblant pour son violon, il le tient en l'air, le plus en l'air possible... Il essaie de les calmer...
— Bonjour, mes enfants, bonjour... Allons... allons... c'est bien... c'est bien... A vos places, mes enfants, et commençons.
Mais baste... Cette nuée de petits pierrots reprend son vol. La même course folle qui les a apportées les remporte. Le tapage redouble. Le maître de danse répète comme un refrain :
— Allons, mes enfants, à vos places... à vos places...
Il dit cela sans conviction, c'est ainsi tous les matins. Il en a pris son parti ; il sait qu'il faut laisser passer cette petite rage de bruit et de mouvement. Il tire cependant quelques accords de son violon, des accords plaintifs, timides, suppliants.
Les petites enragées n'entendent rien, ni la voix, ni le violon. EUes ont imaginé une espèce de farandole, et serpentent avec une rapidité fantastique autour du maître de danse, tout en évitant de tomber dans les griSes de leurs respectables mères. Le professeur élève la voix :
— Allons, mesdemoiselles, en voilà assez. A vos places... à vos places.
Le ton devient sévère. Il y a de la résolution, de la colère, de la menace dans les coups d'archet ; la crise est, à ce qu'il paraît, ce matin, plus aiguë qu'à l'ordinaire.
— Qu'est-ce qu'elles ont donc aujourd'hui, les petites mâtines? s'écrie le maître de danse.
Les appels de la voix et du violon sont désespérés, furieux.
— A vos places... et tout de suite... à vos places...
Le pauvre homme ne parle plus, il crie. Rien n'y fait. La farandole continue. C'est une révolte. Le professeur alors se tourne vers les mères, et complètement découragé :
— Voyez, mesdames, voyez...
Les mères se lèvent, terribles, redoutables. Elles s'élancent. C'est une charge, une véritable charge de grosse, de très grosse