L. HALÉVY
cavalerie. Elles attrapent celle-ci par le bras, celle-là par l'oreille, cette autre par le cou... et v'ii, et v'ian, les torgnolles pleuvent serré. Les petites, écrasées, domptées, se réunissent en tas au milieu de la salle et restent là, essoufflées, haletantes, maintenues par un cordon maternel. Les voilà prises, cernées, bloquées. Plus de résistance possible, il faut se résigner. Les mères retournent à leur tricot et à leur lecture.
Les gamines, gentiment, en deux coups de main, font bouffer leurs jupes de mousseline, rajustent leurs ceintures, relèvent les boucles folles qui leur tombent sur les yeux. Elles se remettent, respirent, soufflent un peu.
Le maître de danse se pose, met son violon à l'épaule. Il lève son archet, il attaque, et toutes, dès la première note, courent se ranger autour de la salle, le long des murs, par rang (le taille. Le professeur n'a pas une parole à dire pour faire manœuvrer son petit escadron. Le violon a son langage pour les danseuses, tout comme le clairon pour les hussards.
Les quinze petites mains droites des quinze petites danseuses empoignent la barre d'en bas, pendant que les quinze petites jambes gauches vont se camper carrément, d'un seul jet, sur la barre d'en haut... Trémolo prolongé du violon. Et sur ce trémolo elles restent accrochées à la barre, les têtes renversées, les reins cambrés, les poitrines bombées, les veines tendues... Fin du trémolo. Les petits pieds retombent par terre, les petites mains lâchent la barre. Repos.
Le violon reprend sa chanson. Cette fois c'est la position contraire : la main gauche à la barre d'en bas, le pied droit à la barre d'en haut. Sur le trémolo obstiné de son violon, le professeur parle :
— Allons... les genoux en dehors. Les talons en avant. Forcez sur le pUé, mademoiselle Paroisse. Forcez... encore... encore...
Les pauvres petites s'étirent, s'allongent, forcent sur le plié. Les positions changent chaque fois que change la mélopée jouée par le violon. Les voilà toutes tenant la barre de la main gauche et comme fichées en terre sur la pointe du pied gauche. Les jambes droites se mettent à battre les jambes gauches. Le violon va plus vite et les petites jambes, elles aussi, vont plus vite, plus vite, marquant la mesure. Les corps sont légèrement renversés en arrière, et toutes ces chevelures brunes et blondes pendent au hasard, à tort et à travers.
La main droite tient la barre... Le corps est droit, et tous les