L'ÈVE FUTURE
Fasquelle, éditeur.
'y<£ùj^, ,ii./<id^j'
L'Exaltation de la Patrie. j
Bordeaux, 4 septembre. 1
QUARANTE-quatrc ans ! Les mots expirent dans le drame j de l'histoire. Quelles journées nous vivons ! L'Écho de Paris ' a expliqué, par une note parue le 2, pourquoi, dans l'impossi- \ bilité matérielle où il allait se trouver de faire parvenir le jour- j nal à la province, il prenait la courageuse résolution de créer, j malgré tous les obstacles, une édition spéciale pour les départe- j ments. J'ai répondu sans hésiter à l'appel qu'il a bien voulu m 'adresser pour l'aider dans l'œuvre patriotique qu'il allait entreprendre. D'ici, je continuerai donc par mes articles quotidiens, que les lecteurs parisiens liront, je l'espère, comme ceux de la province, à servir la France de toutes mes forces, puisque je ne puis le faire par les armes, en soutenant les courages autant qu'il est en moi.
*DE MUN (Adrien Alhert-Max'xe, comte), né à Lumigny (Seine-et-Marne) le 23 février 1841, mort à Bordeaux le 6 octobre 1914. Albert de Miin embrassa d'abord la carrière des armes et prit part, comme lieutenant, à la guerre de 1870. Capitaine de cuirassiers, il démissionna pour se consacrer à des œuvres sociales. Il fonda, avec La Tour du Pin-Chambly et Maurice Meignan, les Cercles catholiques d'ouvriers. En 1876, les électeurs de Pontivy envoyèrent de Mun au Parlement, où il siégea depuis lors presque sans interruption. Son éloquence à la fois véhémente et mesurée le classa parmi les meilleurs orateurs de la Chambre. En 1897, Albert de Mun fut élu membre de l'Académie française. Au début de la guerre, il assuma une collaboration quotidienne à l'Écho de Paris, mais ses forces ne tardèrent pas à le trahir et il fut emporté par la maladie de cœur qui déjà l'avait obligé à s'éloigner de la tribune. Le comte de Mun a public :
Discours (tome I, Questions sociales; tomes II et III, Questions politiques, 1888) ; tome IV (1888-1891) ; tome V (1891-1894) ; tomes VI et VII, Discours et écrits divers, de 1894 à 1900 (Paris, C. Poussielgue) ; la Loi des suspects, lettres adressées à M. Waldeck- Rousseau (Paris, Plon-Nourrit, 1900) ; l'Organisation professionnelle (Paris, 1901) ; Que faire ? lettres de Roscoff (Paris, Secrétariat de l'Action libérale, 1902) ; les Congrégations religieuses devant la Chambre (Paris, C. Poussielgue, 1903) ; Contre la séparation (Paris, C. Poussielgue, 1905) ; Pour la Patrie (Paris, Émile-Paul, 1912) ; l'Heure décisive (Paris, Émile-Paui, 1913) ; Derniers articles (publiés par l'Écho de Paris, 1915).
Je remercie cordialement l'Écho de Paris de m'en donner le moj'en.
Nous avons quitté Paris le 2, au point du jour, en automobile, le cœur dans un étau. Ils sont à Corapiègne. Mystère des desseins de Dieu : là Jeanne fut livrée, il y a cinq siècles. O sainte gardienne de la patrie ! Voyez cette merveille : les Anglais et les Français fraternellement unis pour défendre la terre que vous avez sauvée ! Vous avez fait ce miracle, achevez-le, en boutant dehors les barbares !
Paris menacé par eux ! Cette pensée nous étreint ; nous ne parlons pas. Que dire? Voici un régiment de zouaves qui défile sur la route, léger, gai, souriant. Ah ! les beaux soldats ! Un capitaine s'approche de nous, demandant des nouvelles. Je lui dis ce que je sais, si peu, hélas ! et je lui donne mon nom. Alors, « minute inexprimable », un sanglot contracte ce visage de soldat, et il me serre la main à la briser. En une minute, sans nous rien dire, tout le passé, l'histoire d'hier, celle d'aujourd'hui. Et nos âmes se sont fondues. J'ai cru serrer les mains de tous mes camarades.
La route a été longue, pénible, soutenue par l'air résolu de tous ceux que nous rencontrons, des soldats qui gardent les postes, les ponts et les carrefours.
En entrant ici, hier soir, nous avons appris l'arrivée du président de la République et du gouvernement, et nous avons lu le manifeste qui explique une résolution douloureuse et inévitable. Je ne le commenterai pas. Les événements suffisent. Ce matin, nous lisons l'ordre du général Gallieni à l'armée et à la population de Paris, langage de soldat, bref et résolu, qui commande la confiance. Dans l'indicible émotion de cette année évocatrice de souvenirs tragiques, quel ferme et puissant réconfort ! Paris, sous un tel chef, avec l'armée enfermée dans son camp retranché, avec son peuple prêt à l'héroïsme, décidé à repousser tous les conseils de défaillance, Paris défendra sans fléchir le cœur de la France. Et, dans le péril qui presse la patrie, fortifié par cette certitude, plus que jamais je garde dans la victoire une inébranlable confiance.
Je ne sais rien du secret des opérations. Je n'en dois rien savoir. Mais je vois nos armées, libres de leurs mouvements, échelonnées sur les flancs de la colonne allemande audacieuse et puissante qui, pareille au torrent, rouie vers Paris, menaçant ses communications, rompant sa marche à tout instant en des combats magnifiques qu'on nous a trop laissé ignorer et dont
les récits épiques nous arrivent par morceaux ; tandis qu'à l'Est celle de la Moselle, en d'autres rencontres non moins illustres, combat et oblige à reculer une partie des forces enne- ' mies. Je vois l'armée anglaise en liaison étroite avec la nôtre victorieuse hier à Compiègne, et j'entends lord Kitchener annoncer qu'elle la fortifie sans cesse à l'orient. Je compte les pas tumultueux et rapides de l'armée russe. Je vois l'Autriche écrasée à Lemberg, la capitale de la Galicie conquise, l'émoi jeté dans Vienne, l'exode épouvanté des populations prussiennes fuyant devant les Cosaques. J'écoute, l'oreille aux aguets, le bruit des trains qui, sur les lignes de Belgique, ramènent déjà au secours de la Prusse une partie des armées allemandes et, retournant à ma patrie, voyant des armées qui n'ont subi ni désastre, ni déroute, où les combattants de ces semaines d'août, éprouvés mais non épuisés, gardent l'entrain des premiers jours, où les arrivants retrouvent au contact du rang l'ardeur et la foi qui s'étiolaient dans une imprudente oisiveté, entendant sortir de Paris la voix mâle du chef qui commande à la résistance, je sens, comme il y a un mois, mon âme exaltée dans la confiance.
Paris tiendra, j'en suis convaincu, glorieux et sauveur ! Les armées de campagne enfermeront dans leurs serres rapprochées la manœuvre audacieuse de l'envahisseur et, par l'héroïsme de son peuple et de ses soldats, la France délivrée du poids qui la souille, la France qui fut durant ces jours terribles le rempart de la civilisation, qui supporta pour permettre à ses alliés d'accomplir leur tâche le choc épouvantable de toute la Germanie, la France reprendra sa marche victorieuse vers ceux qui de l'Orient lui tendent la main !
J'ai dit confiance exaltée ! Oui, il faut l'avoir, il faut faire taire les critiques trop faciles, les plaintes stériles, étouffer les douleurs et les inquiétudes, imposer silence aux propagateurs de panique et laisser la sainte exaltation de la patrie, mère de tous les dévouements, inspiratrice de tous les sacrifices, s'accaparer de nos âmes et les grandir à la taille de l'épreuve sans égale que Dieu nous impose pour nous apprendre à mettre en lui tous nos espoirs 1
L'Écho de Pans, 4 septembre 1914.
(Article reproduit dans le volume intitulé : la Guerre de IÇI4. Derniers articles d'Albert de iVu», édité par le œSnie journal.)
iS47-i9i<^ EMILE FAGUEr
Voltaire.