‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 18 sur 70 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

JE suppose en 1817 un \deil émigré sortant d'une représentation du Bourgeois gentilhomme, et je l'entends dire : « C'est une très jolie satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Toumay. » — Le propos est injurieux ; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois gentilhomme français du

*FAGUET (Emile), né à La Roche-sur- Yon en 1847, mort à Paris en 1916. Élève de l'École normale, il professa d'abord en pro\ànce. Docteur es lettres en 1883, il a été depuis, à Paris, professeur au lycée Charlemagne, à Janson-de-Sailly, suppléant à la Faculté des lettres (1890) et professeiu: en titre de poésie française (1897). Il est devenu en 1900 membre de l'Académie française. Il a collaboré à la Revue des Deux Mondes, à la Revue Bleue, à la Revue Encyclopédique, à de nombreux journaux et fait la critique dramatique au Soleil, puis au Journal des Débats, où il a remplacé Jules Lemaître (1896). Très érudit, écrivain plein de verve, à la libre allure, il est tour à tour un brillant et spirituel chroniqueur, un critique ingénieux, fin, subtil à l'excès, comme le montre, par exemple, sa définition de Voltaire : « Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires. » Outre des li\Tes destinés à l'enseignement, on lui doit : la Tragédie française au xiv« siècle (1883), thèse de doctorat ; les Grands Maîtres du xvii* siècle (1885) ; Corneille (1885) ; Dix-septième siècle, éludes littéraires et dramatiques (1S85) ; Dix-neuvième siècle, éludes littéraires (1887) ; La Fontaine (1889) ; Notes sur le théâtre contemporain (1889-1891) ; Dix-huitième siècle, études littéraires (1890) ; Politiques et moralistes du xix^ siècle (1891) ; Seizième siècle, études littéraires (1894) ; Voltaire (1894) ; Cours de poésie française de l'université de Paris (1897) ; Drame ancien, drame moderne (1898) ; Flaubert (1899) ; Questions politiques (1899) ; Histoire de la littérature française (1900) ; Problèmes publics du temps présent (1901) ; la Politique comparée de Voltaire, Rousseau et Montesquieu; le Libéralisme; André Chénier ; Propos littéraires (i^e série, 1902) ; Propos de théâtre (V série, 1903) ; En lisant Nietzsche; Propos littéraires (2« série, 1904) ; Propos de théâtre (2® série, 1904) ; Propos littéraires, 3» série ; Simplification simple de l'orthographe ; Pour qu'on lise Platon (1905) ; Amours de gens de lettres, l'Anticléricalisme {1906) : le Pacifisme (1908); le Culte de l'incompétence ^19:0); l'Horreur des responsabilités, les Dix Commandements (1911); Rousseau, 4 vo!. (1912) ; Balzac (1913); La Fontaine, En lisant Corneille (191 t)i etc..

temps de la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et d'éducation. — Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel, ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel.

« Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois », dit la bourgeoise Michaud dans le Buste d'Edmond About. Ce qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à Platon, et nullement à Malebranche. — Ce qui marque encore, sans doute, le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun chevalier.

Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment pratique. Voltaire est un homme d'afïaires de génie et le sens du réel est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de sa valeur qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits ; mais qui se sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans, s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à élever ; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.

Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la « canaille » ; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une « suite enragée », comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comn;e ennemi

de la religion et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit et traqué partout, crier qu'il faut « punir capitalement un vil séditieux » (i), ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un adversaire de la peine de mort.

On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses ; tempêter contre JNIaupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères, la Bastille et le For-l'Évêque contre tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaum.elle qui le gênent. La prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit strict. Jamais l'idée de la Hberté de penser contre lui n'a pu entrer dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent : « Laissez cela ; dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine... » Il ne veut rien entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne l'adule pas.

En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours prêtes, et de ceux-là les famiharités, même meurtrissantes, toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet ; mais à celui-ci on pardonne, « et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant nous rengage de plus belle ». — « Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples ; » mais non point de prévaloir contre les rois. — Richelieu ne lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à « un homme qui parle de vous dans la chambre du roi », si ce n'est merci? — M^^ du Defîand lit Fréron avec déhces et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence ! On n'en sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors qu'il est: tout à fait charmant, et spirituel. Car « l'esprit est une dignité », — qui supplée à l'autre.

C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas rece-

(i) Sentiineuts des citoyens (1764).

voir la souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit : « Mais si ! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera honneur de pardonner, et d'accepter. » La raison de sentiment le touchant peu, il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire : « Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez s'il est protégé ! » Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné. Mais il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre.

Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et il en félicite Catherine de tout son cœur. La prise de la Silésie est une chose aussi qui a son charme ; il prémunit Frédéric contre les remords qu'il en pourrait avoir : « Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos Mémoires... N'aviez-vous pas des droits très réels?... Je trouve Votre Majesté trop bonne... » — Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi.

Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent. Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la Henriade et sauf, j'en suis sûr, le Poème de Fontenoy, il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée. Combler Mafîei de comphments sur sa Mérope et cribler la Mérope de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme ; dire à M'as de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau ; à l'Académie française qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers entier qu'il n'a jamais écrit le Dictionnaire philosophique ; conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos : « Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les Lettres philosophiques et qu'il est bon catholique ; il est si facile d'être cathohque ! » ce sont là des jeux pour Voltaire. — Ce ne lui sont pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier solennellement dans son église. Puisque c'est utile ; puisqu'il y aurait danger à ne pas le faire ; puisqu'on

le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe ! Ce n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.

Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite, troublée quelquefois par le noble souci de plaire au « Trajan » de Versailles ou au « Salomon » de Potsdam, et le désagrément de n'y pas réussir ; mais habile en somme et avisée, et qui finit bien, et qui finit tard.

Il a été doux envers la mort des autres ; il a écrit le 27 janvier 1733 : « J'ai perdu ISl^^ de Fontaine-Martel ; c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on dépensait à me divertir. Figurez-vous que ce fut moi qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir... J'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les règles... Je lui amenai un prêtre... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu était dans l'Eucharistie, elle répondit : « Ah ! oui ! » d'un ton qui m'eût fait pouSer de rire dans des circonstances moins lugubres. » — Il voit arriver sa propre mort avec une gaieté moindre ; mais il lui fait encore bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville florissante qui est son œuvre, et son rempart.

Il fait du bien en s 'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il se fait sur le tard, et une estime de soi qu 'il se ménage au dernier moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est complet désormais ; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et le cordon à Versailles.

Il joue ce rôle comme tous les rôles, « en excellent acteur », mais un peu en acteur, avec une insuffisante simphcité. Quand il communie à son église, c'est par intérêt, c'est par mahce et pour faire une niche à l'évêque d'Annecy ; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son a privilège », ses « vassaux », à l'issue de l'ofSce.

C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une

solide estime publique : « Je n'ai jamais eu de popularité, s'il vous plaît, disait Royer-Collard, dites un peu de considération. » Pour Voltaire, c'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé le monde ; il ne s'en est pas fait respecter. Cette « royauté intellectuelle », de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs que pour en prendre le droit de le fouetter, de temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments ; Roscius a été bien vertement sifflé dans la coulisse ; mais n'importe quand on est applaudi sur le théâtre ! — Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs, et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies.

C'était un homme très primitif en son genre : il ignorait la distinction du bien et du mal profondément. C'était le cœur le plus sec qu'on ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment ; parce que l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant.

(Dix-huitième siècle.) Lecène et Oudin, éditeurs.

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1848-1910 MELCHWR DE VOGUE* Les Morts qui parlent.

ANDARRAN croisa à la sortie un socialiste, ancien professeur d'algèbre que son frère Pierre avait eu pour répétiteur au lycée. Esprit chimérique, cœur foncièrement droit et honnête, cet homme lui avait toujours inspiré une sincère estime.

— Je vous plains, fit le mathématicien avec un hoquet de dégoût. Ah ! ne jamais revenir ici ! On s'y empoisonne la raison et le cœur. Au dehors de cette enceinte, je ne déteste personne ; dès que j'y rentre, je sens en moi une bête féroce ; chaque après-midi, il me semble que je me plonge dans un bain de haine.

Jacques se répétait encore ce dernier mot, qui traduisait si bien ses impressions de séance, lorsqu'il rejoignit Ferroz.

— Cher maître, je ne comprends rien à ces logogriphes : je ne vous demande pas de m 'expliquer tout, ce serait trop long ; mais, de grâce, éclairez-moi sur un point. Voilà de bons garçons, pour la plupart, qui causaient famihèrement dans ces couloirs,

* VOGUÉ (Eugène-Melchior, vicomte de), né à Nice en 1848, mort en 1910. Il commença par suivre la carrière diplomatique, puis se consacra tout entier aux lettres, collabora à la Revue des Deux Mondes, au Figaro et au Journal des Débats, publia des récits de voyages, des études morales ou littéraires, des romans, etc. Il a été élu membre de l'Académie française en 1888. Il fut député de l'Ardèche de 1893 à 1898. Dans la préface de son important ouvrage sur le Roman russe (1886), le vicomte de Voglié, donnant le signal du mouvement dit néo-chrétien, faisait appel aux partisans de l'idéalisme po'jT lutter contre le naturalisme en littérature, le positivisme en philosophie. Ce livre lui-même contribua à propager, avec la connaissance du roman russe, le mysticisme d'un Tolstoï ou d'un Dostoïewski. Voici ses principales publications : Syrie, Palestine, Mont Athos (1876) ; Histoires orientales {1879); Chez les Pharaons ; Boulacq et Saqqarah (1879) ; les Portraits du siècle {1883) ; le Fils de Pierre le Grand, Mazeppa; Un changement de règne (1884) ; Histoires d'hiver (1885) ; le Roman russe (1886) ; Souvenirs et visions (1887) ; Remarques sur VExposilion du Centenaire (1889) ; Spectacles contemporains (1891) ; Cœurs russes (1894) ; Devant le siècle (1896) ; Regards historiques et littéraires (1897) ; Heures d'histoire (1893) ; Histoire et poésie (1898); Jean d'Agrève{i8g8); les Morts qui parlent, roman de mœurs parlementaires (1899); le Rappel des ombres (1900); Pages d'histoire (1902); le Maître de la mer (1903); Sous l'horizori; Hommes et choses d'hier (1904).

tout à l'heure, qui se racontaient des histoires drôles ; sceptiques comme nous le sommes tous aujourd'hui ; faisant bon marché de leurs étiquettes politiques, à telles enseignes que je suis tombé de mon haut, ce matin, en entendant bafouer la République par des républicains avérés, les princes par des monarchistes notoires. Cette porte franchie, ils se transforment en ogres, on croirait qu'ils vont s'entre-dévorer ; ils se replongent dans le bain à^ haine, me disait l'un d'eux. Est-ce pure comédie, effet de la galerie sur l'acteur qui rentre dans la peau de son personnage sous les yeux du public? Non, car je l'ai sentie, cette puanteur de haine : elle m'envahissait moi-même, je me surprenais à haïr je ne sais qui, par contagion...

Ferroz ébaucha son geste professoral, de l'index qui marque les points de démonstration sur un cadavre.

— D'abord, ce ne sont pas les mêmes hommes que vous avez vus dans l'hémicycle. Vous y avez vu leur addition en une personne collective, l'assemblée : monstre nouveau, très différent des unités qu'il totalise. Il sent, pense, agit autrement que ses composantes. Nos contemporains ont sans cesse à la bouche ce grand mot : la Science, et ils continuent de se gouverner au mépris des découvertes scientifiques les mieux établies. Chacun sait aujourd'hui qu'il se crée dans tout auditoire, au Parlement comme au théâtre, une mentahté collective et temporaire ; elle a ses mouvements, son niveau, presque toujours médiocres; rarcmciit elle s'élève à hauteur des meilleurs, le plus souvent elle rabaisse ceux-ci à l'étiage des pires, des moins intelligents et des plus méchants. Cette queue règle les impulsions de tout le corps.

— Pourtant, dans un théâtre, le public a une âme sensible, prompte aux sentiments généreux...

— Dans un théâtre, les intérêts ne sont pas en jeu : ici se joue le drame des convoitises réelles. L.'âme, comme vous dites, — n'ayant jamais vu d'âme, j'ignore ce que c'est — le déséquilibre nerveux d'un public de théâtre, nous en avons tous les inconvénients, sans les bénéfices. Ici, vous l'avez bien deviné, les étiquettes verbales ne sont pour rien dans nos fureurs : monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, bonnes plaisanteries ! Nombre de ceux qui les font n'y croient guère ; et ceux qui y croient sont leurs propres dupes. Mais sous ces étiquettes, il y a des intérêts et des vanités, imprescriptibles facteurs des dissensions humaines. Il y a des inégalités sociales, plus douloureuses dans un pays fou d'égalité. Sous ces vains

mots, il y a des hommes, séparés par l'éducation, les fortunes, les castes, les classes, les privilèges...

— Oh ! cher maître ! ne faites pas intervenir des distinctions abolies...

— Et toujours renaissantes. Quand vous coupez une futaie, les jeunes plants repoussent-ils moins inégaux que n'étaient les vieux arbres? Il y a des hommes, vous dis-je, des hommes de traditions opposées, de provenances antagonistes, de différents mondes, suivant leur plaisante expression ; et, derrière les hommes, il y a des femmes, ces éternelles blessées de vanité. Elles se jalousent, elles s'envient, par-dessus les barrières qui les séparent. Vous verrez se former des coalitions éphémères, entre droitiers et républicains conservateurs, par exemple ; ils ont mêmes intérêts à défendre contre l'assaut révolutionnaire ; cependant le pacte ne tient jamais : leurs femmes ne se reçoivent pas, ne fusionnent pas. Par ce fait seul, il n'y a entre ces hommes qu'un frêle lien politique : il n'y a pas adhérence sociale. Cherchez là, au fond des cœurs, les véritables raisons des opinions, telles qu'elles se créent ou se modifient au foyer de famille, à toute minute, par les prétentions, les déboires ou les triomphes de la femme, des enfants, des proches... Cherchez là les mobiles secrets, constants, qui classent et déclassent les partis, attisent les haines que vous avez vues flamber.

— Soit, fit Andarran. Mais me direz-vous pourquoi ces haines éclatent dans l'occasion où on les attendait le moins, sur le propos des questions religieuses? S'il existe un sentiment commun entre ces hommes divisés par tant d'intérêts, c'est à coup sûr l'indifférence en matière religieuse. Il n'y a pas ici cinquante personnes qui aillent à la messe. Parmi ces messieurs de la droite que le bon ton y retient, il n'y en a peut-être pas dix qui l'entendent avec une foi assurée. De l'autre côté, nous ne trouverions pas trois individus fortement attachés à un système philosophique ; et, hormis quelques vieillards, l'âge de nos collègues les libère de certains souvenirs irritants, des rancunes que nourrissaient naguère ceux qui avaient traversé les périodes où le clergé était puissant et tracassier. Est-il possible que tous ces sceptiques se passionnent pour ou contre les choses d'Église ? Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des indévôts?

— C'est où vous voyez mal, repartit énergiquement Ferroz. Si vous voulez démêler le nœud de toutes leurs querelles, pénétrez-vous de cet axiome : il n'y a ici qu'une question, la question religieuse. Elle apparaissait à nu dans le débat de ce jour,

elle se cache d'habitude sous d'autres enseignes ; mais elle est toujours au fond de nos rivalités. C'est elle qui anime au combat ces indifférents, ces sceptiques. Vous ne comprenez pas? Venez, je vous rafraîcliirai la mémoire.

Les deux hommes causaient en marchant dans le vestibule de la bibliothèque, moins envahi. Ferroz poussa la porte, choisit sur les rayons un volume de Bossuet, l'ouvrit au sermon pour la profession de IM'"'' de la Vallière.

— Lisez, dit-il en mettant le doigt sur le haut d'une page. Jacques lut ce passage : « Les sentiments de religion sont la

dernière chose qui s'efface en l'homme et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes, rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. »

— Ce mauvais historien, reprit Ferroz, l'a très bien vue, et bien précisée, la contradiction dont vous vous étonnez. Voici tantôt quinze ans que tous mes élèves m'ont ri au nez, un jour, dans mon service de la Salpêtrière : je leur disais, en citant cette phrase, que notre siècle finirait par des guerres de religion. Je ne me trompais qu'en reculant trop l'échéance. Le siècle n'est pas à sa fin, et ces guerres commencent ; les paroles et l'encre coulent d'abord : vous verrez couler le sang, comptez-y.

— Eh quoi ! s'écria Jacques, c'est vous qui parlez ainsi ! Vous, le savant détaché, vous l'athée ! Car on vous l'a assez reproché, votre athéisme.

Ferroz haussa les épaules.

— Si j 'avais absorbé tous les toxiques dont j'ai étudié l'action sur autrui !... Un œil bien organisé est fait pour percevoir les images des objets extérieurs ; non pour rendre les images internes que crée la fantaisie. Peu importe ce que je pense, si je pense, pourvu que mon œil observe bien l'objet de son étude. — Athée ou non, je constate ici ce phénomène : les grands tumultes excités par les sentiments de religion chez des hommes qui n'ont pas de religion.

— Mais comment l 'expliquez-vous?

— Comme il faut tout expliquer, ici et ailleurs. — Ah ! mon ami, vous croyez voir les gestes, entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts contemporains, sans plus, conscients cl responsables de ce qu'ils disent et font? Détrompez- vous. Vous voyez, vous entendez quelques mannequins, passants d'un instant sur la scène du monde, qui font des mouvements réflexes, qui sont des échos d'autres voix. Regardez, derrière

eux, une foule innombrable, les myriades de morts qui poussent ces hommes, commandent leurs gestes, dictent leurs paroles. Nous croyons marcher sur la cendre inerte des morts : en réalité, ils nous enveloppent ; ils nous oppriment ; nous étouffons sous leur poids; ils sont dans nos os, dans notre sang, dans la pulpe de notre cervelle ; et surtout quand les grandes idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien la voix : ce sont les morts qui parlent.

— La peste soit d'eux, dit en riant Andarran, — ils faisaient tout à l'heure un fier charivari.

• — Le même qu'ils ont fait dans l'histoire.

— Eux, du moins, ils avaient des convictions sincères, ardentes.

— Précisément. Ils continuent de nous les faire proclamer, à nous qui n'en avons plus. Avez-vous observé Félines, le joyeux viveur? Il écumait. S'il eût tenu Boutevierge sur un bûcher, il aurait mis le feu au fagot ; et Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille. Dans les muscles énervés de Félines, c'étaient de longues générations d'ancêtres, gentilshommes croyants et combatifs, qui se démenaient, s'escrimaient pour leur Dieu. Dans ceux du robin Boutevierge, l'ex-procureur impérial, c'étaient tous les vieux procureurs qui ont lutté contre l'Église, de Philippe le Bel à la Convention. Quant à Bayonne, inutile d'insister, n'est-ce pas? Tout au fond de ce Parisien, qui veut faire oublier ses origines et tâche à les oublier lui-même, la voix immémoriale d'Israël clamait son farouche anathème aux Gentils; elle poursuivait la revanche de l 'affront millénaire. Cet intrigant de baron Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères, austères jansénistes du Marais. D'autres, les plus nombreux, prolongeaient la vieille hargne de nos paysans tourangeaux, picards, champenois, du manant toujours geignant sous la dîme abbatiale, toujours enclin à se gausser du clerc, avec une peur atroce de l'enfer. Et Mirevault, le riche fabricant de tissus, cet esprit libéral et commercial, si prudent, si réservé dans l'habitude de la vie, avez-vous vu comme elle lui remontait au visage, la flamme des passions calvinistes? Mirevault et ses coreligionnaires se sont taillé la part du lion dans le gouvernement de ce pays ; pourtant, quand il passe sous le balcon du Louvre, Mirevault lève une tête inquiète et croit apercevoir l'arquebuse du roi Charles ; il craint d'entendre à ses trousses le pas des dragons de Villars.

— Bah ! c'est une feinte connue : crier à la persécution pour mieux dominer.

— Pas toujours. Cette peur atavique est souvent sincère : lorsqu'elle les reprend, la haine contre vous se rallume en leur cœur.

Jacques secoua tristement la tête :

— Ainsi, non seulement les morts parleraient, mais ils combattraient, ils haïraient !

— Oui ; et c'est le problème insoluble de notre vie nationale. Vous savez comment les terres vierges suent la fièvre et tuent les premiers défricheurs qui les éventrent. Notre vieille terre, faite de la poussière des morts, est autrement empoisonnée ; nous l'avons remuée de fond en comble pour y bâtir à neuf : elle exhale les miasmes accumulés par nos divisions séculaires, nous mourons de cette malaria.

— Ah ! cher maître, laissez-moi croire que votre théorie retarde. Des vents nouveaux ont soufflé qui dissipent ces miasmes. Liberté, science, progrès, nobles efforts intellectuels, gloires acquises et souffrances supportées en commun, que faites- vous de ces révolutions où ont fusionné les éléments réfractaires, de ces forces généreuses qui nous transforment sans cesse et nous acheminent vers un avenir meilleur?

— Il y a en eflfet des forces antagonistes. Elles agissent sur les peuples sains, qui ne remuent pas trop profondément leur vieux sol, qui savent faire un choix judicieux dans les traditions du passé. Le passé nous abrite et se prête à nos évolutions, quand on le respecte ; il se venge et nous écrase sous ses pires débris quand on le démolit aveuglément. — Mais nous recauserons de cela. On rentre, allons assister au dernier acte de la tragi-comédie.

(Les Morts qui parlent.)

Plon-Nourrit, éditeur.

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1848-ipii HENRY HOUSSAYE*

Napoléon à la Malmaison (181 5).

L'empereur était encore à la Malmaison. A son arrivée, dans l'après-midi du 25 juin, il y avait été reçu par la princesse Hortense, qui avait quitté Paris la veille afin de tout mettre en ordre dans ce château inhabité depuis la mort de Joséphine. La petite suite de Napoléon s'installa dans les chambres, trop nombreuses pour elle, du premier étage. Il y avait le grand-maréchal Bertrand, les généraux Gourgaud et Montholon, le chambellan de Las Cases, les officiers d'ordonnance Planât, de Résigny, Saint- Yon, les quelques fidèles qui s'étaient offerts à former dans l'exil la jNIaison de l'empereur. Le service d'honneur et de sûreté était assuré par trois cents grenadiers et chasseurs du dépôt de la vieille garde établi à Rueil et par un piquet de dragons de la garde.

Dès le premier jour, les visiteurs affluèrent : les princes Joseph, Lucien et Jérôme, le duc de Bassano, Lavallette, le duc de

* HOUSSAYE (Henry), né à Paris en 1848, mort en 1911. Son début dans les lettres fut une Histoire d'Apelîe (186;). Il était en Grèce, amassant des matériaux qu'il utilisa plus tard, lorsque éclata la guerre avec l'Allemagne. Il revint prendre sa place dans la garde mobile parisienne, et se distingua en plusieurs rencontres. Collaborateur assidu de la Revue des Deux Mondes et du Journal des Débats, les « Salons » qu'il a donnés à la première ont été publiés en un volume : l'Art français depuis dix an$ (1882), et les articles parus dans le second ont fourni la matière de les Hommes et les Idées (1886). Il a écrit aussi, tantôt sous son nom, tantôt sous le pseudonyme de Georges Werner, dans diverses revues. Ses principaux ouvrages, en dehors de ses travaux de journalisme et de ses mémoires d'érudition pure, sont : Histoire d'Alcibiade et de la République athénienne depuis la mort de Périclès jusqu'à l'avènement des trente tyrans (1S73); le Premier Siège de Paris, an 52 avant l'ère chrétienne (1876); Athènes, Rome, Paris (^1878); la Loi agraire à Sparte (1884); Aspasie, Cléopâtre, Théodora (1890); la Charge, tableau de bataille (1894). Mais c'est surtout dans ses travaux sur l'époque napoléonienne que Henry Houssaye s'est révélé un remarquable historien. Son livre intitulé : 1814, Histoire de la campagne de France et la chute de l'Empire (1888), suivi des deux volumes de 1815, dont la seconde partie porte en sous-titre : Waterloo (1893-1899), a renouvelé le sujet par la précision du récit, la sûreté des documents, la pathétique sobriété du style. Il avait été élu membre de l'Académie française en 1894.

Rovigo, qui avait pris la résolution de s'expatrier avec l'empereur, les généraux de Pire, de la Bédoyère, Caffarelli, Chartran. Napoléon reçut aussi le banquier Jacques Laffitte; il le retint assez longtemps, et, tout en causant familièrement, il dit ces paroles qui éclairent l'histoire : — Ce n'est pas à moi, précisément, que les puissances font la guerre : c'est à la Révolution. Elles n'ont jamais vu en moi que le représentant, l'homme de la Révolution. Napoléon était profondément triste, mais non abattu. Il exprima à chacun sa ferme résolution de partir pour Rochefort dès que l'ordre d'appareiller aurait été envoyé aux frégates qui devaient le conduire en Amérique.

Avant ces visites, à son arrivée même à la Malmaison, l'empereur avait dicté une proclamation ou plutôt un adieu à l'armée : « — Soldats, je suivrai vos pas quoique absent. Je connais tous les corps, et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura déployé. Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes d'apprécier nos travaux ont vu dans les marques d'attachement que vous m'avez données un zèle dont j'étais seul l'objet. Que vos succès futurs leur apprennent que c'était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m'obéissant... Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. » Cette proclamation, qui ne pouvait qu'enflammer les soldats contre l'envahisseur, fut envoyée au chef du gouvernement provisoire pour être communiquée aux troupes et imprimée dans le Moniteur. Fouché tremblait de rappeler à l'armée même le nom de Napoléon. Comme si elle l'avait oublié ! Il enfouit la pièce dans un tiroir.

Sur le soir, le général Beker arriva à la Malmaison. Il avait pour mission ostensible de veiller sur Napoléon et pour mission secrète de le surveiller. Il fut reçu dans la jolie bibliothèque, toute revêtue de hautes vitrines de cèdre, incrustées d'ornements de bronze doré, qui servait de cabinet de travail à l'empereur. Beker était confus et peiné de sa mission. Il ne l'avait acceptée qu'à contre-cœur, et ce n'est pas sans trouble qu'il présenta respectueusement à l'empereur la lettre de service de Davout : « — Sire, dit-il, voici un ordre qui me charge, au nom du gouvernement provisoire, du commandement de votre garde pour veiller à la sûreté de votre personne. » L'empereur ne se méprit pas sur l'attention que Fouché et

Davout portaient à sa sûreté. Il en eut une révolte qu'il maîtrisa vite. Il dit avec hauteur : « — Je regarde cet acte comme une affaire de forme, et non comme une mesure de surveillance. Il était inutile de m'y assujettir, puisque je n'ai pas l'intention d'enfreindre mes engagements. »

Beker était ému jusqu'aux larmes : « — Sire, c'est uniquement pour vous protéger que j'ai accepté cette mission. Si elle ne devait pas obtenir l'assentiment et l'entière approbation de Votre Majesté, je me retirerais à l'instant même. » L'émotion sincère de Beker toucha l'empereur. Adoucissant sa voix, il lui dit avec bonté : « — Rassurez-vous, général, je suis bien aise de vous voir près de moi. Si l'on m'avait laissé le choix d'un officier, je vous aurais désigné de préférence, car je connais depuis longtemps votre loyauté. » Il l'entraîna dans le parc par la porte vitrée qui y donnait directement et commença de le questionner sur l'opinion de Paris, les espérances du gouvernement, les nouvelles de l'armée, les négociations. Au cours de cet entretien qui dura deux heures, Beker dit que l'em^pereur aurait mieux fait de rester à la tête de l'armée; qu'il aurait gagné trois mois; qu'en abdiquant conditionnellement en faveur de son fils, il aurait fort embarrassé son beau-père, l'empereur d'Autriche. L'empereur coupa court à ces niaiseries : « — Vous ne connaissez pas ces gens-là ! » Puis il exposa les raisons très légitimes de son retour à Paris, a — Mais, conclut-il, il n'y a plus d'énergie. Tout est usé, démoralisé. Comment compter sur un peuple que la perte d'une seule bataille met à la discrétion de l'ennemi ? » L'empereur ne pouvait se faire à cette idée que la Chambre l'eut renversé parce qu'il avait perdu une bataille. Plus tard, il disait encore à Montholon : « — Si j 'avais été l'homme du choix des Anglais, comme je l'étais du choix des Français, j'aurais pu perdre dix batailles de Waterloo sans perdre une seule voix dans les Chambres. »

Bien que la nuit fût venue depuis longtemps. Napoléon continuait sa promenade dans le parc, sous le ciel profond, scintillant d'étoiles. Ses paroles embrassaient le présent et l'avenir. Il semblait moins affecté de sa position que Beker ne l'était lui-même et paraissait avoir oubhé son empire. Quand il parlait de lui, c'était pour causer de sa retraite projetée en Amérique, des moyens de gagner les États-Unis, des prétentions que les Alliés devaient avoir sur sa personne. « — H me tarde, disait-il, de quitter la France pour échapper à cette catastrophe dont l'odieux retomberait sur la nation. » En rentrant au

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château, ses derniers mots furent : « — Qu'on me donne les deux frégates que j'ai demandées, et je pars à l'instant pour Rochefort. Encore faut-il que je me rende convenablement à ma destination sans tomber aux mains de mes ennemis. »

L'empereur, inoccupé et sans espoir, passa la journée du lendemain dans la rêverie et le souvenir. La Malmaison était encore telle qu'il l'avait habitée pendant le Consulat. C'était la même distribution des appartements, le même décor néo-grec, les mêmes meubles, les mêmes statues, les mêmes tableaux, et, dans le parc, les vastes pelouses, les corbeilles de fleurs, les arbres exotiques, les taillis de sureaux et de lilas, les futaies d'ormes, d'acacias et de hêtres, les sources nombreuses, les petites rivières, l'impression de fraîcheur et de calme. L'empereur retrouvait les sites et les intérieurs qui lui étaient familiers, l'allée de tilleuls, l'étang aux cygnes, le temple antique, la salle du conseil avec des trophées d'armes peints en trompe-l'œil, le salon décoré de scènes d'Ossian par Gérard et par Girodet, son cabinet de travail où tout était religieusement conservé dans l'état où il l'avait laissé, cartes déployées, livres ouverts, enfin sa petite chambre, attenante à celle de Joséphine. Chaque point de vue, chaque lieu, chaque objet le reportait à ses belles années de Consulat où les éclatantes faveurs de la Fortune séduite lui donnaient la croyance qu'ii l'avait pour jamais asservie.

En 1815, aux mois d'avril et de mai, l'empereur était venu plusieurs fois à la Malmaison avec la princesse Hortense. Mais il était encore dans la lutte et dans l'espérance ; les souvenirs avaient moins d'action sur son esprit. Maintenant, ils le reprenaient tout entier. Il s'absorbait dans ses douces et mélancoliques évocations, oublieux du présent, revivant le passé. Tantôt il restait silencieux, ranimant et suivant dans sa pensée des ressouvenirs lointains. Tantôt il rappelait à Hortense, à M™® Caffarelli, à Bassano, avec une certaine volubilité, des scènes et des incidents domestiques qui s'étaient passés à la Malmaison. La vue d'une allée, d'une peinture, d'un guéridon, du moindre objet lui en donnait l'occasion en ravivant sa mémoire. Il redisait des paroles de Joséphine, répétait des plaisanteries de Lannes, de Rapp, de Junot. de Bessières, contait des épisodes des fêtes de nuit et des parties de barres. Pendant une promenade dans le parc, avec Hortense, il s'arrêta devant un massif de rosiers en pleine floraison, et dit, comme se parlant à lui-même : « — Cette pauvre Joséphine, je ne puis m'accou-

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tumer à habiter ici sans elle. Il me semble toujours la voir sortir d'une allée et cueillir une de ses fleurs qu'elle aimait tant... C'était bien la femme la plus remplie de grâce que j'aie jamais vue ! ;>

(1815.) Perrin, éditeur.

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