‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 66 sur 70 · COLETTE · texte numérisé non relu

COLETTE

ma truffe, grise de poussière, se délectait à l'odeur humide qui venait de l'ouest. Le ciel est inquiet, et le vent grandit assez pour soulever droits les pavillons de mes oreilles. Un chant pointu, pareil au mien quand j'implore, passe sous la porte. Tu luiras tous les jours, Feu; mais de quelles souffrances faudra-t-il que j'achète le droit de t'adorer ? Car Elle continuera d'errer, la tête couverte d'un capuchon cornu qui la change et m'effraie; Elle chaussera des pieds de bois et écrasera les petites flaques, les mottes bourbeuses, la mousse en pleurs. Je la suivrai, puisque j'ai promis de la suivre toute la vie (et qu'aussi bien je ne pourrais faire autrement), je la suivrai désolé, piteux, verni d'eau, le ventre en croûtes de sable, jusqu'à ce que l'excès même de ma misère me fasse oublier tout, et que je batte les taillis, occupé de chaque pli de l'herbe, âpre à éveiller les odeurs noyées... Elle deviendra communicative à me voir m 'activer et nous parlerons : « Ha ! ïoby- Chien, dira-t-EUe, ah ! ah ! l'oiseau, là ! Sur la branche, cruchon ! Il est parti à présent. » Elle s'apitoiera, pour m'amener à une émotion proche des larmes : « O mon tout petit noir, mon cylindre sympathique, mon amour batracien, comme tu as froid, comme tu es mouillé, comme tu es triste, comme tu souffres, ôôô ! » Avant que je puisse discerner si sa pitié est sincère, mes yeux se fondront en eaux et ma gorge serrée n'émettra plus que des gémissements, frères des siens...

Mais quelle ivresse quand ses capricieux pieds de bois retourneront vers la maison, pressés de retrouver Lui qui gratte le papier, trop lents à mon gré ! Je l'environnerai de bonds et de cris, vibrant de voir diminuer le coteau et raccourcir la pente, de sentir l'admirable odeur d'écurie et de bois brûlé qui rapproche de nous le gîte. A travers la vitre embuée, tu luiras enfin. Feu, et j'aurai franchi le seuil à peine qu'un foudroyant sommeil me terrassera devant toi, toi qui mueras en poudre fine les croûtes de mon ventre, en fumante vapeur l'eau des chemins, toi. Peu, toi. Soleil I

(Sept Dialogues de bêtes.) Mercure de France, éditeur.

Page 1