‹ Anthologie des écrivains françaisChapitre 20 sur 87 · DISCOURS SUR L'HOMME · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'HOMME

De la Liberté.

DANS le cours de nos ans, étroit et court passage, Si le bonheur qu'on cherche est le prix du vrai sage, Qui pourra me donner ce trésor précieux ? Dépend-il de moi-même ? est-ce un présent des Cieux ? Est-il, comme l'esprit, la beauté, la naissance, Partage indépendant de l'humaine prudence ? Suis-je libre en effet ? ou mon âme et mon corps Sont-ils d'un autre agent les aveugles ressorts ? Enfin ma volonté, qui me meut, qui m'entraîne. Dans le palais de l'âme est-elle esclave ou reine ?

Obscurément plongé dans ce doute cruel, Mes yeux, chargés de pleurs, se tournaient vers le ciel . Lorsqu'un de ces esprits que le souverain Être Plaça près de son trône et fit pour le cor naître, Qui respirent dans lui, qui brûlent de ses feux, Descendit jusqu'à moi de la voûte des cieux : Car on voit quelquefois ces fils de la lumière Éclairer d'un mondain l'âme simple et grossière, Et fuir obstinément tout docteur orgueilleux Qui, dans sa chaire assis, pense être au-dessus d'eux, Et, le cerveau troublé des vapeurs d'un système, Prend ces brouillards épais pour le jour du ciel même.

» Écoute, me dit-il, prompt à me consoler, Ce que tu peux entendre et qu'on peut révéler. J'ai pitié de ton trouble ; et ton âme sincère, Puisqu'elle sait douter, mérite qu'on l'éclairé. Oui, l'homme sur la terre est libre ainsi que moi ; C'est le plus beau présent de notre commun roi. La liberté, qu'il donne à tout être qui pense, Fait des moindres esprits et la vie et l'essence. Qui conçoit, veut, agit, est libre en agissant : C'est l'attribut divin de l'Être tout-puissant ;

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Il en fait un partage à ses enfants qu'il aime ;

Nous sommes ses enfants, des ombres de lui-môme.

Il connut, il voulut, et l'univers naquit ;

Ainsi, lorsque tu veux, la matière obéit.

Souverain sur la terre et roi par la pensée,

Tu veux, et sous tes mains la nature est forcée.

Tu commandes aux mers, au souffle des zéphyrs,

A ta propre pensée, et même à tes désirs.

Ah ! sans la liberté que seraient donc nos âmes ?

Mobiles agités par d'invisibles flammes,

Nos voeux, nos actions, nos plaisirs, nos dégoûts,

De notre être, en un mot, rien ne serait à nous.

D'un artisan suprême impuissantes machines,

Automates pensants, mus par des mains divines,

Nous serions à jamais de mensonge occupés,

Vils instruments d'un Dieu qui nous aurait trompés.

a Comment, sans liberté, serions-nous ses images ? Que lui reviendrait-il de ses brutes ouvrages ? On ne peut donc lui plaire, on ne peut l'offenser ; Il n'a rien à punir, rien à récompenser. Dans les cieux, sur la terre, il n'est plus de justice. Pucelle est sans vertu, Desfontaines sans vice. Le destin nous entraîne à nos affreux penchants, Et ce chaos du monde est fait pour les méchants. L'oppresseur insolent, l'usurpateur avare, Cartouche, Miriweis, ou tel autre barbare, Plus coupable enfin qu'eux, le calomniateur, Dira : « Je n'ai rien fait, Dieu seul en est l'auteur ; « Ce n'est pas moi, c'est lui qui manque à ma parole, « Qui frappe par mes mains, pille, brûle, viole. » C'est ainsi que le Dieu de justice et de paix Serait l'auteur du trouble et le dieu des forfaits. Les tristes partisans de ce dogme effroyable Diraient-ils rien de plus s'ils adoraient le diable. »

J'étais à ce discours tel qu'un homme enivré, Qui s'éveille en sursaut, d'un grand jour éclairé, Et dont la clignotante et débile paupière Lui laisse encore à peine entrevoir la lumière. J'osai répondre enfin d'une timide voix : « Interprète sacré des éternelles lois, Pourquoi, si l'homme est libre, a-t-il tant de faiblesse ? Que lui sert, le flambeau de sa vaine sagesse ?

Il le suit, il s'égare ; et. toujours combattu, Il embrasse le crime en aimant la vertu. Pourquoi ce roi du monde, et si libre et si sage, Subit-il si souvent un si dur esclavage ? »

L'esprit consolateur à ces mots répondit : « Quelle douleur injuste accable ton esprit ? La liberté, dis-tu, t'est quelquefois ravie : Dieu te la devrait-il immuable, infinie, Égale en tout état, en tout temps, en tout lieu ? Tes destins sont d'un homme, et tes vœux sont d'un dieu. Quoi ! dans cet océan cet atome qui nage Dira : « L'immensité doit être mon partage ? » Non ; tout est faible en toi, changeant et limité, Ta force, ton esprit, tes talents, ta beauté, La nature en tout sens a des bornes prescrites, Et le pouvoir humain serait seul sans limites ! Mais, dis-moi, quand ton cœur, formé de passions, Se rend malgré lui-même à leurs impressions, Qu'il sent dans ses combats sa liberté vaincue, Tu l'avais donc en toi, puisque tu l'as perdue ? Une fièvre brûlante, attaquant tes ressorts, Vient, à pas inégaux, miner ton faible corps. Mais quoi ! par ce danger répandu sur ta vie Ta santé pour jamais n'est point anéantie ; On te voit revenir des portes de la mort Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort. Connais mieux l'heureux don que ton chagrin réclame : La liberté dans l'homme est la santé de l'âme. On la perd quelquefois ; la soif de la grandeur, La colère, l'orgueil, un amour suborneur, D'un désir curieux les trompeuses saillies, Hélas ! combien le cœur a-t-il de maladies ! Mais contre leurs assauts tu seras raffermi ; Prends ce livre sensé, consulte cet ami. (Un ami, don du Ciel, est le vrai bien du sage) ; Voilà l'Helvétius, le Silva, le Vernage, Que le Dieu des humains, prompt à les secourir, Daigne leur envoyer sur le point de périr. Est-il un seul mortel de qui l'âme insensée, Quand il est en péril, ait une autre pensée ? Vois de la liberté cet ennemi mutin, Aveugle partisan d'un aveugle destin :

Entends comme il consulte, approuve ou délibère ;

Entends de quel reproche il couvre un adversaire ;

Vois comment d'un rival il cherche à se venger,

Comme il punit son fils et le veut corriger.

Il le croyait donc libre ? Oui, sans doute, et lui-même

Dément à chaque pas son funeste système ;

Il mentait à son cœur en voulant expliquer

Ce dogme absurde à croire, absurde à pratiquer :

Il reconnaît en lui le sentiment qu'il brave ;

Il agit comme libre et parle comme esclave.

« Sûr de ta liberté, rapporte à son auteur Ce don que sa bonté te fit pour ton bonheur. Commande à ta raison d'éviter ces querelles, Des tyrans de l'esprit disputes immortelles ; Ferme en tes sentiments et simple dans ton cœur, Aime la vérité, mais pardonne à l'erreur ; Fuis les emportements d'un zèle atrabilaire ; Ce mortel qui s'égare est un homme, est ton frère : Sois sage pour toi seul, compatissant pour lui ; Fais ton bonheur enfin par le bonheur d'autrui. »

Ainsi parlait la voix de ce sage suprême. Ses discours m'élevaient au-dessus de moi-même : J'allais lui demander, indiscret dans mes vœux, Des secrets réservés pour les peuples des cieux ; Ce que c'est que l'esprit, l'espace, la matière, L'éternité, le temps, le ressort, la lumière : Étranges questions, qui confondent souvent Le profond S'Gravesande et le subtil Mairan, Et qu'expliquait en vain dans ses doctes chimères L'auteur des tourbillons que l'on ne croit plus guères. Mais déjà, s'échappant à mon œil enchanté, Il volait au séjour où luit la vérité. Il n'était pas vers moi descendu pour m' apprendre Les secrets du Très-Haut, que je ne puis comprendre. Mes yeux d'un plus grand jour auraient été blessés : Il m'a dit : « Sois heureux ! » il m'en a dit assez.

PIROX

LA METROMANIE

M. BALIVEAU

VOILA donc ce que fait mon neveu dans Paris ? Qu'a produit un séjour de si longue durée ? Que veut dire ce nom : Monsieur de l'Empyrée ? Sied-il, dans ton état, d'aller ainsi vêtu ? Dans quelle compagnie, dans quelle école es-tu ?

DAMIS

Dans la vôtre, mon oncle. Un peu de patience, Imitez-moi. Voyez si je romps le silence Sur mille questions qu'en vous trouvant ici Peut-être suis- je en droit d'oser vous faire aussi.

(* PIRON Alexis), né à Dijon en 1689, mort à Paris en 1773. D'abord avocat, il dut renoncer au barreau à cause d'uae ode dont s'indigna tout Dijon. Il vécut alors du métier de copiste, multipliant les épigrammes contre les habitants de Beaune. Ses bons mots lui firent perdre sa place en 1719. Il se rendit à Paris, où il végétait, quand le directeur d'un théâtre forain, Francisque, lui procura tout d'un coup la célébrité. La Comédie française, forte de son privilège, venait d'interdire le dialogue aux forains et de les réduire aux monologues. En deux jours, Piron écrivit pour Francisque un ingénieux et piquant monologue en trois actes, Arlequin-Deucalion (1722). Il donna dix-huit ouvrages au théâtre de la Foire, notamment l'extraordinaire opéra-comique de l'Endriague (1723), dont le principal personnage est un monstre, et dont les acteurs s'appellent Caudaguliventer, Elfriderigelpot, E5pa:iavantavellados, mais dont la musique était de Rameau. Piron ne trouva pas le même succès quand il travailla pour la Comédie française. Le souvenir d'une seule de ses tragédies, Gustave Wasa (i733), s'est conservé, parce que Voltaire y a pris une scène de sa Métope, et une seule de ses comédies, la Métrotnanie (1738J, dont il est lui-même le héros, est demeurée au répertoire. En 1753, en dépit de ses épigrammes, Piron fut élu à l'Académie française. Louis XV refusa de ratifier l'élection de Piron. Celui-ci s'en consola en rimant par avance son épitaphe sous forme d'épigramme : Ci-gît Piron, qui ne fut rien, Pas même académicien.

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