‹ Anthologie des écrivains françaisChapitre 19 sur 87 · VOLTAIRE A L'AGE DE 24 ANS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A L'AGE DE 24 ANS

Musée Carnavalet.

PEINT PAR LARGILLIÈRE, POUR MLLE DE LIVRY, AC- TRICE DU THEATRE-FRANÇAIS

XVIIIe SIECLE — POESIE.

Si, trop sincère, en traçant ces portraits

J'ai dévoilé les mystères secrets,

L'art des parloirs, la science des grilles,

Les graves riens, les mystiques vétilles,

Votre enjoûment me passera ces traits.

Votre raison, exempte de faiblesses,

Sait vous sauver des fades petitesses ;

Sur votre esprit, soumis au seul devoir,

L'illusion n'eut jamais de pouvoir :

Vous savez trop qu'un front que l'art déguise

Plaît moins au ciel qu'une aimable franchise.

Si la Vertu se montrait aux mortels,

Ce ne serait ni par l'art des grimaces,

Ni sous des traits farouches et cruels,

Mais sous votre air, ou sous celui des Grâces.

Qu'elle viendrait mériter nos autels.

Dans maint auteur de science profonde J'ai lu qu'on perd à trop courir le monde ; Très rarement en devient-on meilleur :

Un sort errant ne conduit qu'à l'erreur. Il nous vaut mieux vivre au sein de nos lares, Et conserver, paisibles casaniers, Notre vertu dans nos propres foyers, Que parcourir bords lointains et barbares : Sans quoi le cœur, victime des dangers, Revient chargé de vices étrangers.

L'affreux destin du héros que je chante En éternise une preuve touchante :

Tous les héros des parloirs de Nevers, Si l'on en doute, attesteront mes vers.

La Chartreuse.

SUR cette montagne empestée Où la foule toujours crottée De prestolets provinciaux Trotte sans cause et sans repos, Vers ces demeures odieuses Où régnent les longs arguments Et les harangues ennuyeuses, Loin du séjour des agréments ;

Enfin, pour fixer votre vue, Dans cette pédantesque rue Où trente faquins d'imprimeurs Avec un air de conséquence Donnent froidement audience A cent faméliques auteurs, Il est un édifice immense Où, dans un loisir studieux , Les doctes arts forment l'enfance Des fils des héros et des dieux :

Là, du haut d'un cinquième étage Qui domine avec avantage Tout le climat grammairien, S'élève un antre aérien, Un astrologique ermitage, Qui paraît mieux, dans le lointain, Le nid de quelque oiseau sauvage Que la retraite d'un humain.

C'est pourtant de cette guérite,

C'est de ce céleste tombeau,

Que votre ami. nouveau stylite,

A la lueur d'un noir flambeau,

Penché sur un lit sans rideau,

Dans un déshabillé d'ermite,

Vous griffonne aujourd'hui sans fard,

Et peut-être sans trop de suite,

Ces vers enfilés au hasard ;

Et tandis que pour vous je veille

Longtemps avant l'aube vermeille,

Empaqueté comme un Lapon,

Cinquante rats à mon oreiÛe

Ronflent encore en faux-bourdon.

Si ma chambre est ronde ou carrée,

C'est ce que je ne dirai pas ;

Tout ce que j'en sais, sans compas,

C'est que, depuis l'oblique entrée,

Dans cette cage resserrée

On peut former jusqu'à six pas ;

Une lucarne mal vitrée,

Près d'une gouttière livrée

A d'interminables sabbats, Où l'université des chats, A minuit, en robe fourrée, Vient tenir ses bruyants états ; Une table mi-démembrée, Près du plus humble des grabats ; Six brins de paille délabrée, Tressés sur de vieux échalas :

Voilà les meubles délicats Dont ma Chartreuse est décorée, Et que les frères de Borée Bouleversent avec fracas, Lorsque sur ma niche éthérée Ils préludent aux fiers combats Qu'ils vont livrer sur vos climats ; Ou quand leur troupe conjurée Y vient préparer ces frimas Qui versent sur chaque contrée Les catarrhes et le trépas.

Je n'outre rien : telle est en somme La demeure où je vis en paix, Concitoyen du peuple gnome, Des sylphides et des follets ; Telles on nous peint les tanières Où gisent, ainsi qu'au tombeau, Les pythonisses, les sorcières, Dans le donjon d'un vieux château ; Ou tel est le sublime siège D'où, flanqué des trente-deux vents, L'auteur de Talmanach de Liège Lorgne l'histoire du beau temps Et fabrique avec privilège Ses astronomiques romans.

VOLTAIRE i738

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